French Journal For Media Research

Maria Agustina Sabich et Gabriel Dvoskin

Introduction. La petite enfance et les jeunes "au centre" : représentations médiatiques, tensions discursives et dimensions pédagogiques dans les supports graphiques, audiovisuels et digitaux

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1Quelles relations les médias proposent-ils avec la petite enfance et la jeunesse ? Quels types de tensions et de difficultés sont évidents ? Quels sont les liens que les technologies établissent avec les enfants de notre temps ? Ce sont quelques-unes des questions qui ont motivé la préparation du dossier, dans lequel, nous essayons de décrire la complexité et la spécificité du phénomène. Carli, Salviolo (2013) propose que les images de l’enfance nous renvoient à la forme de présence de l’enfant dans le monde social. Certains d’entre eux sont de longue date et d’autres sont inédits, car ils représentent les processus d’ajustement et de mondialisation que de nombreux pays traversent. Ainsi, inspiré par les propositions de l’auteur, ce dossier part d’une conception de la petite enfance et de la jeunesse qui a varié au fil du temps en tant que constructions historiques et sociales. En ce sens, on pourrait noter que l’accélération scientifique et technologique, la spectacularisation de l’expérience, les processus constants de marchandisation et de médiatisation, les phénomènes d’homogénéisation et d’hétérogénéisation culturelle et les tensions entre les politiques progressistes et néolibérales exercent un impact considérable sur l’identité de la petite enfance (Carli, 2006).

2Mais, et aussi, face à un scénario de plus en plus mondialisé et numérisé (Ortiz, 2004), les enfances contemporaines sont traversées par un environnement technologique qui réunit les attributs suivants : il crée de nouveaux styles de communication et d’interaction, génère de nouvelles formes ludiques d’apprentissage, promeut différentes dynamiques d’alphabétisation, crée des espaces pour la construction identitaire et met l’accent sur différentes logiques de participation et d’intervention dans la vie sociale et politique (Buckingham, 2012). En effet, certains théoriciens s’entendent pour dire que la notion d’alphabétisation exige une certaine distance par rapport aux “conceptions restreintes” –parmi lesquelles seules la lecture et l’écriture ont une importance– afin d’accorder la priorité aux “conceptions ouvertes”– où les mass médias, les nouveaux écrans, les dispositifs technologiques et les artéfacts alphabétisés se trouvent au cœur des expériences vécues par les enfants et les jeunes – (Sabich, 2021; Scolari, 2016; Buckingham, 2012; Duek, 2012; Cassany, 2008; Gee, 2008; Livingstone, 2007). Sans aucun doute, la situation socio-sanitaire mondiale actuelle causée par la COVID-19 et les façons dont la pandémie imprègne les pratiques sociales nous invitent à réfléchir au nouveau scénario où l’éducation formelle des enfants et des jeunes est également développée dans les mass médias (Götz, Mendel et Lemish, 2020). En même temps, le rôle des médiateurs adultes devient central et mérite une analyse attentive.

3Comme nous l’avons présenté dans le titre de ce dossier, la proposition est liée au principe conceptuel et créatif appelé La petite enfance et les jeunes "au centre", une initiative philosophique créée par Jan-Willem Bult, qui a servi comme directeur de la chaîne néerlandaise KRO jusqu’en 2013. La petite enfance et les jeunes "au centre" signifie, entre autres, que les sujets disposent d'espaces où ils peuvent s’exprimer et où ils sont aussi autorisés à raconter leurs propres histoires, situation qui diffère des cas dans lesquels ils sont utilisés pour raconter les histoires des adultes. En même temps, le principe repose sur la notion de “qualité” qui fait référence à la présence d’une configuration esthétique qui construit d’autres représentations dans les mass médias ; une esthétique qui doit nécessairement s’éloigner des rôles de genre et des stéréotypes hégémoniques lesquels, souvent, se reproduisent dans les mass médias, souvent influencés par la publicité mais pas exclusivement (Götz, Reich & Speck-Hamdan, 2009). En effet, les documents les plus récents examinent les différentes dimensions que les enfants et les jeunes ont comme destinataires –pour n’en citer que quelques-unes, nous nous référons au juridique, à l’éducatif, au psychologique, les études sociologiques et anthropologiques et celles qui envisagent les perspectives de genre ; en effet, la tendance indique l’importance de la recherche interdisciplinaire sur ces problèmes.

4Pour cette raison, loin d’adopter un point de vue restreint entre les enfants et les technologies, nous adoptons dans ce dossier une perspective ouverte qui n’inclut pas seulement le concept de la petite enfance “au pluriel”, mais qui prend aussi de la distance d’une perspective apocalyptique autour du lien entre la technologie et les médias. Bien que nous soyons conscients que les médias se comportent comme des agents de transmission qui transmettent des valeurs sociales, culturelles et politiques (Sepulchre, 2009), nous croyons également que ces dispositifs fonctionnent comme des modèles qui installent des pratiques de socialisation, d’où les enfants et les jeunes construisent leur identité et s’engagent de manière efficace avec les autres. D’autre part, à la suite de Kohan (2009), le terme "enfance" vient du latin qui, traduit, signifie "absence de parole" et signifie que pour les anciens Romains les enfants ne pouvaient parler et s’exprimer légalement à travers ceux qui exerçaient l’autorité parentale (le père ou le tuteur). Au contraire, parler des enfances “au pluriel” implique de se positionner à partir d’un autre endroit, en prêtant attention aux différentes interventions institutionnelles qui agissent sur la subjectivité de l’enfant et sur la famille, en produisant ainsi, différents types sociaux d’enfants, selon les contextes historiques, économiques et politiques (Moreno, 2014).

5Alors, dans un environnement audiovisuel et numérisé qui configure un public hétérogène et spécialisé, nous proposons dans ce dossier différents types d’articles qui explorent les caractéristiques graphiques, audiovisuelles et numériques qui ont des enfants et des jeunes comme destinataires. Cela comprend l’analyse des relations possibles entre la littérature, le discours pédagogique, le discours préventif, le discours multimodal, les mass médias, les études de réception et les nouveaux moyens d’alphabétisation. En effet, les chercheurs latino-américains comme Duhalde (2017), Fuenzalida (2016), Salviolo (2013) et Carmona (2012) sont associés à une vision selon laquelle les mass médias doivent reconnaître les enfants et les jeunes comme des “sujets de droit”. Et comme producteurs symboliques et matériels des sociétés où ils vivent. De ce point de vue, les enfants ne sont pas certaines personnes qui seront potentiellement “quelque chose” dans le futur, mais ils sont plutôt des acteurs historiques et sociaux avec leurs propres préoccupations, questions et conflits, à l’heure actuelle. Aussi, le sens de “petite enfance” et de “jeunesse” n’indique pas nécessairement “être moins adulte”, mais constitue plutôt une expérience vécue au fil des ans (Kohan, 2007 et 2009). C’est parce que, comme nous l’avons présenté précédemment, dans le cadre de la production audiovisuelle des enfants, il existe un critère important appelé “qualité”: pour Salviolo (2013), la qualité ne se réduit pas à la présence d’enfants et de jeunes sur les écrans, mais aussi, aux liens que les mass médias proposent avec leurs expériences, ce qui implique la prise de conscience de tous ces liens qu’ils ont avec la vie à la maison, le quartier, la communauté, les amitiés, les jeux, l’école et les pratiques politiques.

6En conséquence, le dossier recouvre une conception non chronique et non biologique de la petite enfance (Kohan, 2009). Comme le soutient l’auteur, le temps de l’enfance est un temps aionique; c’est une temporalité alternative dans laquelle le jeu, l’immersion, l’amitié, la pensée et la répétition prévalent. L’opposé de ce cas est le chrono ou temps chronologique : l’horloge, la science, l’école, les calendriers sont marqués par cette temporalité, installée par le temps de la technologie, de la modernité et de la technologie (Agamben, 2009). Pour reprendre les mots de l’auteur : "l’enfance n’est pas une étape qui est dépassée (...) ; plutôt qu’une phase dans laquelle le mot est acquis est un état latent qui habite toutes les paroles prononcées, celles de [sujets] de tous les âges" (Kohan, 2009, p. 21). La proposition nous invite à réfléchir sur la pérennité et la permanence de la petite enfance tout au long du cycle de vie d’une personne, une permanence qui se réactive, sans doute, à partir des images que les récits médiatiques proposent et qui demeurent dans la mémoire des sujets. Dans le même temps, partout dans le monde, les enfants et les jeunes sont directement ou indirectement touchés par des aspects tels que la pauvreté, la violence, la marginalité et l’exclusion sociale. Ce sont des phénomènes qui placent les nouveaux arrivants dans une position d’infériorité et de subalternité dès le début, traçant une biographie incontournable (Redondo, 2015). Ainsi, l’auteur souligne l’importance de consolider les espaces qui les reçoivent, les protègent et les contiennent.

7Donc, l’article écrit par Laura Gabriela Kievsky: The tender child and the young immature. An age perspective analysis of the hegemonic media representations of Harry Potter fans explore les représentations des enfants, des adolescents et des jeunes fans de Harry Potter qui sont mis en circulation dans les mass media hégémoniques en Argentine. L’analyse des discours multimodaux (émissions de télévision et presse graphique) montre que coexistent des images différentes de ces acteurs selon leur âge, avec des valeurs différentes, ce qui crée une tension entre eux.

8D’autre part, l’article proposé par Greta Winckler : Popular infancies and visual sovereignty: different uses and affects towards fictional character Zamba (Argentina) nous invite à réfléchir sur les usages discriminatoires et stigmatisants qui se basent sur les éléments de communication qui circulent dans les réseaux sociaux. En particulier, l’auteur étudie la circulation des mèmes et les usages politiques du personnage « Zamba », un enfant de la série animée La asombrosa excursión de Zamba de la chaîne pour enfants Pakapaka.

9D’une approche plus proche de l’instance de réception, le texte proposé par Cielo Salviolo et Carolina Di Palma : Discursive interpellation, metadata and algorithmic combinations in digital interfaces: new strategic political meanings for thinking about public digital convergence and new rights of children réfléchit sur les transformations de la sensibilité contemporaine en concevant la technologie numérique comme une nouvelle technicité de manière non-instrumentale. L’article présente une recherche développée dans la province de Buenos Aires (Argentine) en 2020.

10Enfin, le texte développé par Hassan Ennassiri et Ghita Derkaoui: L’enfant face à la télévision: L’Ecole des fans, entre réception et influence analyse une émission de télévision française animée par Jacques Martin de 1976 à 1998 et diffusée par Antenne 2, puis par France 2. Les auteurs reprennent un long débat sur l’influence des médias dans le public et s’interrogent sur les conditions de sociabilité que les mass médias produisent chez les enfants. Pour ce faire, ils se sont appuyés sur une approche mixte qui combine à la fois l’enquête auprès des parents et les entrevues auprès des adultes avec les enfants.

11Comme on peut le voir, les textes qui accompagnent ce dossier sont nourris par une diversité d’approches et de contributions théoriques qui proviennent de la communication, des études culturelles, de l’anthropologie, de la sémiotique et des études sur l’image. Dans le même temps, les approches couvrent des domaines qui caractérisent le discours social contemporain dans le but de soulager les performances des enfants et des jeunes et de souligner la place des médias dans le scénario médiatique actuel, un lieu qui, loin d’être vierge ou aseptique, affecte les croyances et les imaginaires de la société, en approfondissant les relations d’inégalité.

Bibliographie

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Maria Agustina Sabich et Gabriel Dvoskin, «Introduction. La petite enfance et les jeunes "au centre" : représentations médiatiques, tensions discursives et dimensions pédagogiques dans les supports graphiques, audiovisuels et digitaux», French Journal For Media Research [online], Browse this journal/Dans cette revue, 16/2021 Children and youths in the center, last update the : 02/02/2022, URL : https://frenchjournalformediaresearch.com:443/lodel-1.0/main/index.php?id=2159.

Quelques mots à propos de :  Maria Agustina Sabich

Maria Agustina Sabich

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Gabriel Dvoskin

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