French Journal for Media Research

Gwenolé Fortin

Construction des identités communicationnelles dans le débat médiatique. Exemple des interactions conflictuelles dans l’émission On n’est pas couché

Résumé

S’appuyant sur un corpus constitué par des séquences issues de l’émission de France 2 On n’est pas couché, il s’agit de décrire les interactions langagières – argumentatives – comme élément constitutif à la fois de l’identité sociale des interlocuteurs et en même temps constituées par les sujets en interaction et de montrer comment elles procèdent d’une dynamique de négociation identitaire et d’un processus de co-construction de sens.

Abstract

This article is based on a corpus of short videos from France  2’s  “On n’est pas couché” and the objective is to describe the language interactions – argumentative  ones-  as a constitutive element of the social identity of the interlocutors. The objective is to demonstrate how those conflictive interactions stem much more from a dynamics of identity negotiation and from a meaning co-construction process.

Texte intégral

« Pour être confirmé dans mon identité, je dépends entièrement des autres »

Hannah Arendt

Introduction

1Cet article s’inscrit dans un programme de recherche sur la communication et les représentations discursives. L’objectif de cet axe de travail est de définir comment se construit une identité communicationnelle dans le discours, en particulier dans le débat médiatique, et d’évaluer les procédés mis en œuvre dans les réalisations discursives, selon les contextes et les conditions de production. L’article s’intéresse ici aux stratégies de construction (ou plutôt de co-construction) des identités mobilisées par les « interactants » lorsqu’ils se trouvent (et s’installent même) dans des situations polémiques. Pour ce faire, nourri du cadre théorique propre à E. Goffman, l’article s’appuie sur un corpus d’extraits de l’émission On n’est pas couché1diffusée depuis 2006 sur France 2.

2Le paradigme classique des travaux sur l’argumentation inscrit les discours dans une visée persuasive : il s’agirait pour les locuteurs de viser à convaincre leurs interlocuteurs (Fortin, 2006). Mon approche est autre : les débattants, sur les plateaux de télévision – en particulier dans l’émission On n’est pas couché, dont les débats constituent ici mon corpus d’étude2 – visent non pas à convaincre leurs interlocuteurs mais bien davantage à se conformer à ce que le public (spectateurs et téléspectateurs) attend d’eux. Dans ce cadre médiatique spécifique – télévisuel –, l’argumentation peut être pensée comme un type particulier de discours consacré à un souci de présentation de soi (ethos).3 Les débattants – y compris dans l’interaction conflictuelle – cherchent à construire, défendre ou imposer une image d’eux-mêmes qui fasse sens pour les téléspectateurs, et qui fonctionne comme une sorte d’horizon d’attente, de mise en perspective de ce qu’ils sont censés être, ou ne pas être. L’enjeu est de « dire » qui ils sont. La confrontation fait sens, pour les interactants, dans le souci réciproque de maximiser la cohérence de leurs images respectives. Et c’est autour de cet enjeu, identitaire, que se construisent des éléments d’argumentation : le débat permettant et sollicitant l’expression d’identités situationnelles concurrentes à travers un effort de mobilisation de l’interlocuteur.

3 Mon travail consiste donc à envisager la communication polémique (Declercq, 2003) – dans ce cadre médiatique – non plus selon l’héritage de la philosophie du langage (modèle codique de la communication), mais selon une logique identitaire, portant un regard sur les interactions comme signifiant autant par leur existence même que par leur contenu propositionnel. C’est dans une perspective « constructionniste » de l’identité, renvoyant à la notion goffmanienne de « soi » (self), que je m’intéresse aux aspects verbaux des présentations de soi dans des situations d’interactions conflictuelles issues de l’émission On n’est pas couché. Le but est alors de détailler la logique identitaire inscrite dans ces interactions conflictuelles et de montrer que le sens de ce qui est dit dépasse, de beaucoup, le strict contenu propositionnel ; lequel, en l’occurrence, s’avère souvent bien modeste.

4 Cette perspective théorique – non homogène – comprend des options spécifiques et complémentaires, à l’image de l’analyse sociale du discours, de l’interactionnisme social (ou cognitif), ou de la sémio-linguistique. Une telle approche théorique s’articule autour du discours envisagé comme moteur dans la construction et la négociation des réalités sociales, c’est-à-dire que l’on postule que celles-ci « émergent des activités de communication […] qui contraignent l’organisation et la signification des discours dans le même temps que les discours produits dans des contextes similaires façonnent les propriétés de ces activités. » (Burger, 1994, 251). En somme, il s’agit pour les interactants s’affrontant de la sorte de se définir et de se positionner à l’égard du contradicteur en présence, en d’autres termes de se dire eux-mêmes en s’opposant (Amossy, 2014).

Propriétés de l’objet d’étude

5 Mon corpus appartient à la catégorie des corpus médiatiques, en l’occurrence télévisuels. Dans ce cadre, la situation de communication relève d’un dispositif spécifique – triangulaire ou tripolaire – avec une interaction symétrique entre les interlocuteurs directs et une communication (car il s’agit bien d’une communication) asymétrique entre les interlocuteurs d’une part, et les récepteurs, témoins muets de l’échange d’autre part (téléspectateurs ou spectateurs).

6 Cette situation communicationnelle particulière, télévisuelle, est gérée par un contrat médiatique constituant – selon la terminologie de Nel (Nel, 1990) – le niveau de « l’espace télévisé » ; l’autre niveau – ou instance – liée à l’interaction, au sein de ce contrat médiatique, est constitué par le réalisateur : il s’agit du « débat télévisable ».

L’émission On n’est pas couché

7 L’émission On n’est pas couché se donne ouvertement pour objectif de présenter deux interlocuteurs qui se font face : un chroniqueur – en position de critique –, et un invité, venu faire la promotion de son travail. L’émission est emblématique du genre « débat télévisé » (Nel, 1990), par sa disposition scénique (circulaire), le choix des invités (écrivains, chanteurs ou comédiens populaires), le statut de l’animateur (Laurent Ruquier) et la notoriété de ses chroniqueurs vedettes : Eric Naulleau, Eric Zemmour, Natacha Polony, Audrey Pulvar puis Aymeric Caron et Léa Salamé. C’est aussi la principale émission de talk-show – sans réelle concurrence sur une chaîne publique – présentant chaque samedi soir des débats (souvent conflictuels) à une heure de grande écoute (22h50).4

8 Cela étant, parler des débats dans On n’est pas couché ne signifie pas qu’ils soient tous homogènes (ils ne se situent pas tous sur le même plan et ne produisent pas les mêmes effets) mais deux dimensions caractéristiques se profilent dans le cadre de l’émission, l’une idéologique, l’autre technique, qui permettent d’appréhender le « genre en soi » (Nel, 1983). Par exemple l’inscription du genre dans une dynamique conflictuelle(mise en relief par la réalisation avec l’utilisation de split screen), relation duale qui lui tient lieu de définition : il existe en effet comme un lien de nature qui s’est construit entre la dimension conflictuelle fantasmée de ces débats (ou « clashs »5) et l’argumentation envisagée comme pratique persuasive (Fortin, 2006). Les débats, parfois très houleux, issus de l’émission de France 2 produisent ainsi des discours qui, dans leur manifestation textuelle, sont indissociables de leurs conditions de production, autant que des dispositifs scéniques dont ils sont l’une des composantes intrinsèques, l’émission dans laquelle ils s’inscrivent reposant toujours sur les mêmes principes et dispositifs techniques, avec la même chronologie, les mêmes rubriques, les mêmes chroniqueurs, etc. et donc aussi les mêmes attentes de la part des spectateurs et téléspectateurs.6

9 Les débats s’organisent ainsi au sein d’un espace structuré et hiérarchisé qui construit une certaine attente dont il est difficile de s’extraire (même en quittant le plateau, certains invités ne font que reproduire des comportements attendus et déjà vus). Les différents protagonistes « obéissent » ainsi à un rituel communicatif spécifique (et se font par ailleurs reconnaître au travers de celui-ci). Ces modèles communicationnels (au sens large, c’est-à-dire englobant des postures et des motivations particulières) sont présents – sans doute même inconsciemment – chez les invités et leurs interlocuteurs (animateur et chroniqueurs). Et selon les analogies de la situation de communication avec le modèle ainsi constitué, les interactants auront plus ou moins tendance à se conformer aux normes de communication dont est porteur le modèle.7 Ce qui se joue alors dans l’interaction c’est une sorte de confirmation de la relation et de l’appartenance à une même culture unissant les différents acteurs, invités et chroniqueurs (y compris dans des interactions à caractère conflictuel). « Nous avons “performé” les codes de la culture à laquelle nous appartenons, et cette coperformance nous a rassurés quant à notre qualité de membres […] » (Winkin, 2001, 14). Les différents protagonistes du débat se reconnaissent ainsi comme légitimes et membres d’une même communauté (médiatique). Le débat devient le jeu par lequel ils se rencontrent et se donnent une image d’eux-mêmes, de la communauté dans laquelle ils s’inscrivent, et « l’affrontement » le contrat par lequel existe le débat ; ce jeu exigeant alors des protagonistes l’acceptation tacite d’un contrat de communication (Charaudeau, 1991) où les interactions se jouent sur le mode agonistique. Comme l’écrit Pierre Bourdieu :

Sous peine de s’exclure du jeu et des profits qui s’y acquièrent, qu’il s’agisse du simple plaisir de jouer, ou de tous les avantages matériels et symboliques associés à la possession d’un capital symbolique, tous ceux qui ont le privilège d’investir dans le jeu acceptent le contrat tacite qui est impliqué dans le fait de participer au jeu, de le reconnaître par là même comme valant la peine d’être joué […] (Corcuff, 1989, 126-127).

La communication comme acte relationnel

10 Selon Ghiglione et Trognon (Ghiglione & Trognon, 1993), la finalité de toute communication –  a fortiori pour les communications médiatées, type « débat télévisé » – se manifeste dans la volonté, inconsciente, de co-construire des  identités situationnelles au travers d’un acte relationnel. De même, Varela écrit qu’

il y a des réalisations linguistiques que nous effectuons constamment : des affirmations, des promesses, des requêtes, et des déclarations. En fait, un tel réseau continu de gestes conversationnels, comportant leur condition de satisfaction, constitue, non pas un outil de communication, mais la véritable trame sur laquelle se dessine notre identité (Varela, 1990, 115).

11 Cette finalité communicationnelle est déjà explicitée chez Goffman, sous une forme sans doute même plus « concrète » (Goffman, 1973, 1976). En effet, selon Goffman, on communique avant tout afin de pouvoir construire l’identité souhaitée dans la situation de communication au sein de laquelle on se trouve. C’est pourquoi toute situation de communication met en présence des « acteurs » interprétant des rôles destinés in fine à assurer une certaine maîtrise de la situation : c’est-à-dire permettant de se faire reconnaître dans le rôle conversationnel et situationnel qui est le sien.

12 Cette volonté de reconnaissance se dessine dans une représentation de la communication comme acte relationnel. Aussi, lorsqu’un débat est envisagé avant tout comme un acte relationnel, que l’accent est mis sur le désir de reconnaissance des interlocuteurs (bien plus que sur leur volonté de convaincre), il se dégage alors que toute production discursive, aussi conflictuelle soit-elle, est produit à partir de questions fondamentales du type : « Qui suis-je pour toi ? » et « Qui es-tu pour moi ? ».

13 Le débat peut alors être regardé différemment : comme un processus complexe où ce qui est dit compte finalement moins que de savoir qui dit quoi à qui.

14 L’identité, et le social qui la constitue, sont alors rendus « accessibles » par les formes et les activités discursives des interlocuteurs. Aussi, au-delà de la prise en compte de contextes et d’enjeux sociaux, les révélateurs principaux des schémas d’attente qui sous-tendent l’interprétation des discours argumentatifs sont d’abord les identités de rôles, endossées par les différents interlocuteurs (Fortin, 2006).

15 Les débattants – loin de se contenter « de transmettre de l’information » – jouent avec l’identité de leurs interlocuteurs en leur assignant différentes places.8 « En introduisant la notion de place dans l’interaction, c’est tout un aspect de la dynamique de la communication qui est abordé. » (Agnoletti, 1988, 89). Il s’agit aussi d’un des ressorts fondamentaux de la phénoménologie. Mucchielli explique ainsi que l’on ne peut être sans être défini par rapport aux autres (Mucchielli, 1983). Et cette modalité de l’intervention communicative serait même constitutive de l’existence sociale, définissant du même coup la communication comme le support d’un positionnement « existentiel ».

L’interactionnisme symbolique

16 Cette perspective de recherche, envisageant l’identité comme l’un des plans d’organisation du discours, doit s’intéresser de près à la notion de « rapports de places » et s’inscrire dans le prolongement épistémologique de l’interactionnisme symbolique, développé en partie par les travaux d’Erving Goffman. Il s’agit de penser l’identité « comme le produit intériorisé des interactions vécues par un sujet », chaque locuteur se définissant par une sorte de « profil identitaire » construit dans la dialectique d’une reconnaissance intersubjective. Ce profil identitaire est à la fois le motif inaugural et le produit de l’interaction verbale. Et c’est « dans cet entre-deux que constitue la négociation discursive de l’identité que s’opère le passage de l’un à l’autre. » (Burger, 1994, 251). Si cette notion engage à penser l’identité en tant que processus relationnel, motivé par l’usage du langage, dans le même temps l’action langagière ne peut se comprendre indépendamment de l’identité des inter-actants et des enjeux agentifs.

17 L’interactionnisme symbolique de Goffman relève d’une approche dramaturgique des interactions sociales, accordant une place centrale à la définition que se font les protagonistes de la situation d’énonciation. A la lumière de ses travaux – et au regard du corpus – on voit que la situation de communication procède d’une construction et n’est donc pas une donne statique – en rupture ainsi avec le paradigme traditionnel « locuteur-auditeur » envisagé par le modèle du code – relevant d’une linguistique immanentiste héritée des premières philosophies du langage.

18 Par ailleurs, si la conception structuraliste ne se préoccupait pas de l’activité des sujets – et encore moins de leurs représentations, de leurs propres façons de mettre du sens sur les interactions –, la remise en question de l’explication causale du rapport entre langue et identité a permis que l’on questionne la façon dont les individus se construisent eux-mêmes, et construisent leurs appartenances.

19 Cette perspective – centrée sur la notion d’identité9 – s’écarte des conceptions conventionnelles (classiques) de l’argumentation qui « posent comme objectif un discours argumentatif idéal, qui serait avant tout rationnel, libéré des contraintes de temps, obéissant aux règles du dialogue raisonné à la Habermas ou à la Grootendorst & van Eemeren. » (Doury et al., 1998, 9) Ici, le caractère argumentatif des discours ne dépend pas d’un jugement de rationalité mais de caractéristiques intrinsèques au discours, en particulier de la relation qu’il construit à un contre-discours qu’il met en scène et par rapport auquel il se définit. L’activité d’argumentation ne passe donc pas par l’évaluation des figures argumentatives « classiques » (paradigme de la persuasion) mais relève de la négociation, de la co-construction des identités.

20 S’écartant des outils élaborés par les théories rhétoriques et argumentatives, inscrites dans la perspective logiciste de l’argumentation – conception essentiellement unilatérale de la communication –, il s’agit d’envisager, avec Plantin, que « l’argumentation est dialectique ; son langage n’est pas un langage d’objets, mais un langage habité par les interlocuteurs et marqué par leurs points de vue. » (Plantin, 1990, 232).

L’identité comme produit social

21 Les perspectives ouvertes par les travaux de Charaudeau et Ghiglione (Charaudeau et al., 1997) sur la notion de  contrat de communication, avec les enjeux qui lui sont liés, font des discours un lieu privilégié de co-construction des identités, impliquant la prise en compte de la situation (contexte et co-texte) dans laquelle se déroule l’argumentation. Il serait vain, en effet, d’analyser le discours et le travail argumentatif sans prendre en compte les facteurs situationnels qui ont vu « naître » le discours, c’est-à-dire sans penser la dimension fondamentalement dialogique et relationnelle de l’argumentation.

22 C’est dans cette perspective aussi que les travaux en pragmatique du langage ont mis en évidence que les sujets se co-construisent dans l’usage du langage, dans une sorte de relation circulaire – sociale, discursive et psychologique – qui fait que l’on ne peut penser séparément ces différents aspects de l’identité (Fortin, 2007). C’est-à-dire que l’identité des sujets renvoie au « sujet communicant tel qu’il est (re)défini dialogiquement dans l’espace de l’interlocution. » (Burger, 1994, 250).

23 En ce sens, l’identité peut être envisagée en tant que produit social. Ghiglione et Trognon (Ghiglione et al., 1993) ont montré comment les interlocuteurs s’inscrivaient au sein d’un espace co-géré en fonction d’un certain enjeu communicationnel ; l’identité des sujets ne pouvant se comprendre qu’en relation avec d’autres identités dans un espace de dialogue, en relation donc avec la reconnaissance communicationnelle dont elle fait l’objet.

24 Les identités ne sont ainsi plus conçues comme isolées et uniques, mais comme le résultat de l’activité conjointe, et évolutive, des sujets en contact.

25Aussi, l’essentiel des productions discursives, dans les débats issus de l’émission On n’est pas couché, réside dans la volonté de construire/proposer une image de soi, et des autres, qui serve les objectifs argumentatifs :

Laurent Ruquier : je vais essayer de remettre un peu de bonne humeur sur ce plateau…

Mickaël Youn : il va falloir retirer 2 personnes alors […]

Eric Zemmour : c’est vrai que nous on n’est pas des professionnels de la bonne humeur pour enfants de 4 ans

Mickaël Youn : j’ai pas bien entendu, c’est quoi le but de ce genre de joute verbale, c’est de te faire mousser, qu’est-ce que tu cherches ?

Eric Zemmour : rien je réponds à tes questions c’est tout10

26 Toute production discursive engage implicitement ou non l’identité des interactants, convoquant un système de représentation identitaire ne se trouvant pas d’ailleurs nécessairement inscrit dans la forme discursive de l’énonciation. L’identité devient le principal foyer thématique du discours, inscrite en filigrane dans le faire des inter-actants, représentant l’enjeu premier, et virtuel, de toute interaction socio-langagière. Elle devient un véritable produit social.

Le conflit : une interaction qui fait sens

27 Dans les débats issus de l’émission On n’est pas couché, l’activité principale des différents interlocuteurs (y compris de l’animateur, Laurent Ruquier) est de se positionner par rapport aux autres en proposant ou en contestant – c’est-à-dire en négociant – des éléments de leur identité :

Laurent Ruquier : je suis bien obligé de défendre mon bout de gras moi aussi

Mickaël Youn : pas de problème ce sont vos collègues de travail…

Laurent Ruquier : c’est pas que ça, c’est aussi moi, mon travail, c’est mon boulot, c’est mon job, mon émission

28 Ces propositions d’identité traduisent bien l’idée selon laquelle tout acte de communication est toujours en même temps une tentative « d’influence » d’autrui. Ghiglione explique ainsi que « dans la mesure où tout échange communicatif est porteur d’enjeux et où il est co-construction d’une réalité, il est tentative d’aliénation de l’autre par l’un et/ou de l’un par l’autre, c’est-à-dire tentative d’imposer un monde possible qui assure à l’un ou à l’autre la maîtrise des enjeux. » (Ghiglione et al., 1993, 103).

29 Ces interactions apparaissent ainsi comme fondamentalement destinées à produire des effets et du sens : il s’agit d’une co-construction assumée conjointement par tous les partenaires de l’acte communicationnel – même lorsqu’il y a conflit; pour s’affronter, il faut collaborer : l’affrontement est une véritable interaction, une véritable collaboration des co-énonciateurs.

30 Ce qui se joue entre les débattants, bien davantage qu’un conflit, c’est une coopération communicative très forte – à l’intérieur d’un genre discursif qui est posé, et dont ils connaissent les règles et les contraintes spécifiques ; règles et contraintes qu’ils construisent en les reproduisant, de telle sorte qu’ils produisent un sens. Et ils ont besoin, les uns les autres, de produire ce sens ensemble.11 Ils ne « font pas semblant » et jouent vraiment ce jeu-là parce que c’est un jeu qui produit quelque chose.

31 Ces interactions conflictuelles, agonistiques, visent à « faire faire », « faire croire » ou « penser », faire adhérer à une réalité sociale, politique ou culturelle qui doit produire des effets.

32Toutes ces productions discursives sont des tentatives d’influence sur autrui12, et les débats apparaissent donc comme un processus dynamique résultant des différentes interactions verbales, comme construction réciproque et constamment négociée.

Locuteurs et êtres du monde

33 En portant son attention aux propriétés identitaires qualifiant les interlocuteurs dans l’accomplissement de leurs activités illocutoires, comme « locuteurs » et comme « êtres du monde », Marcel Burger interroge le rôle joué par ces « représentations identitaires » dans la réussite énonciative des locuteurs.  La capacité propre à se présenter, à dire qui je suis – et dans un même temps peut-être à médire l’autre – intervient donc pour la réalisation d’un « soi », dans la confirmation et/ou infirmation d’un profil identitaire.

34 Ce que Burger désigne par « être du monde » c’est cette instance discursive dont les propriétés suscitent une spécification de la part du locuteur : il s’agit en quelque sorte pour ce dernier de se faire exister autrement et en dehors même de l’énonciation. C’est une sorte de figure discursive du sujet communicant. A ce titre, les pronoms, les noms propres, les expressions nominales, etc., constituent des « êtres du monde ». Par exemple, lorsqu’un énoncé comporte un « je », il peut renvoyer soit au locuteur en tant que tel, soit au locuteur en tant qu’« être du monde ».

35 Le langage, ainsi considéré dans sa dimension de pratique sociale, possède donc une double fonction pour l’identité : une fonction à la fois instrumentale et objectivante permettant à chaque sujet, tour à tour, de se produire comme locuteur, et une fonction constitutive et subjectivante permettant à chaque locuteur de se spécifier, de se (re)définir, dans son accomplissement de locuteur, comme un être unique.

36 Burger écrit ainsi :

Au contraire du locuteur, l’être du monde n’agit pas mais constitue la garantie subjective d’un accomplissement énonciatif. Il articule le locuteur au sujet communicant qui se trouve doublement indexicalisé par « je ». Le pronom renvoie au sujet comme « locuteur » et comme « être-du-monde ». Toute mise en récit en est l’exemple prototypique. Elle témoigne de la possibilité pour le sujet de se (re)positionner, comme être du monde, dans un univers dont les coordonnées spatio-temporelles diffèrent de celles du locuteur (Burger, 1994, 258).

37 L’« être du monde » permet en définitive au locuteur d’exprimer une certaine singularité identitaire. Il subjectivise le locuteur, tout en commentant un cadre relationnel qui sous-tend son discours. « Plus précisément, l’être du monde, en tant qu’il constitue une représentation discursive de propriétés psycho-sociales, permet la prétention du locuteur de s’individuer comme sujet : par l’attribution de propriétés strictement subjectives. » (Burger, 1994, 258).

38 On voit par exemple dans ces émissions comment un locuteur peut s’inscrire comme membre d’une instance englobante (en tant que femme, artiste, intellectuel, etc.)

39Il semble alors que l’être du monde constitue le centre névralgique de la subjectivité énoncée. L’être du monde ne pré-existe pas à l’énonciation, puisqu’il est comme le locuteur un être de parole, mais il la « préfigure » en quelque sorte rétrospectivement (au sens où il en est le motif psycho-social explicité). De même, il ne perdure pas à l’évènementialité propre à l’énonciation, mais il figure l’historicité du locuteur : il est ce sujet que le locuteur prétend être par son énonciation. Dans ce sens, l’être du monde constitue l’instance véritablement engagée par l’accomplissement d’une illocution. (Burger, 1994, 258).

40 En effet, si le locuteur ne peut garantir l’adéquation du Je-locuteur et du Je-être du monde, le débat sanctionne alors une sorte d’incarnation mensongère du sujet qui lui fait « perdre la face » – au sens goffmanien – car « la réussite de l’énonciation de l’identité par le locuteur passe par une mise en place des sujets comme êtres du monde. » (Burger, 1994, 265).

41C’est pourquoi certaines séquences sont inaudibles si l’on ne prend pas la mesure de cet enjeu13 :

Mickaël Youn : c’est pas vrai…

Eric Zemmour : c’est pas vrai…

Mickaël Youn : bah moi je dis que tu te trompe

Eric Zemmour : c’est pas vrai…

Mickaël Youn : c’est pas vrai…

Eric Zemmour : Et bah c’est pas vrai…

Mickaël Youn : c’est pas vrai…

Eric Zemmour : et bah c’est ce que vous dites qui n’est pas vrai

Mickaël Youn : non c’est pas vrai

42 Les débattants doivent donc d’une part légitimer et crédibiliser leur activité de discours par une « bonne » représentation d’eux-mêmes – c’est-à-dire que le sujet doit s’efforcer de se donner à voir comme l’« être du monde » que le locuteur construit, et d’autre part s’évertuer à construire une représentation de l’autre comme « être du monde » qui soit incompatible avec son comportement de locuteur.

Eric Naulleau : j’adorerai me mettre sur la gueule avec lui, j’adorerai l’éparpiller façon puzzle sous les yeux équarquillés de la France qui se couche tard…

Nicolas Bedos : bah vas-y alors, vas-y fais-le…

Eric Naulleau : mais tu es tellement fragile, tellement vulnérable à la critique que ça ne m’intéresse même pas parce que je sais que ce qui va se passer sur ce plateau va être recyclé dans un règlement de compte plus tard, comme tu le fais parce que moi au moins…

Nicolas Bedos : je fais ça…

Eric Naulleau : oui et vais en donner deux trois exemples…

Nicolas Bedos : Ah bah tu le fais finalement, le mec y dit je vais pas faire ça mais je vais le faire quand même […]

43 Ces célèbres séquences opposant Eric Zemmour à Mickaël Youn, Eric Naulleau à Nicolas Bedos  ou bien encore Natacha Polony à Christophe Hondelatte illustrent bien ce point : il s’agit pour chacun d’entre-eux « d’invalider la réussite énonciative d’un locuteur, laquelle vise la réalisation d’une représentation identitaire ». (Burger, 1994, 265).

 « Qui je suis pour toi, qui tu es pour moi »

44 S’inspirant des hypothèses « psycho-socio-pragmatiques » développées par Ghiglione et Trognon, Vion ou Charaudeau, ainsi que de la logique illocutoire et de la théorie polyphonique de l’énonciation (Ducrot) – qui ont éclairé combien l’identité14 est au cœur de la production/interprétation des discours – Burger illustre deux stratégies opposées de construction identitaire dans les séquences argumentatives. La première consiste à ré-agir tout en inscrivant son propre dire dans le cadre relationnel proposé par l’adversaire ; la seconde consiste – à l’inverse – à refuser le cadre relationnel préalablement construit par l’interlocuteur : ce qui permet implicitement de contester, non pas la représentation de son « être du monde » véhiculée par l’interlocuteur, mais sa capacité propre à dire celle-ci :

Francis Lalanne : un, tu ne sais pas ce qu’est un vers…

Eric Naulleau : oh bah alors ça…

Francis Lalanne : deux, tu ne sais pas c’est qu’est un rythme, trois tu ne sais pas ce qu’est une rime…

Eric Naulleau : (rire)

Francis Lalanne : tu crois que, tu crois que…

Eric Naulleau : c’est pas dans ton bouquin que je l’aurais appris […]

Francis Lalanne : pour qui tu te prends ? POUR QUI TU TE PRENDS ?

45 Mettre ainsi l’accent sur l’incompétence propre à l’interlocuteur à dire qui il est (ce qui fonctionne par ailleurs tacitement comme une sorte de pré-requis au dialogue) revient à nier la possibilité même du débat ; cette stratégie argumentative implique ainsi une re-négociation du cadre relationnel construit par l’interlocuteur, mais au détriment de ce dernier :

Natacha Polony : ya chez vous ce besoin en permanence de sortir de son métier de journaliste, d’animateur, etc. pour la mise en scène de vous-même, je comprends pas…

Christophe Hondelatte : c’est quand même pas vous, qui faites le spectacle de vous-même tous les samedis soir à la télévision qu’allez me donner des leçons sur la manière de se mettre en scène…

Natacha Polony : non moi je débats d’idées […]

Natacha Polony : votre façon de mettre en scène, vous donnez l’impression d’envier les artistes […] vous êtes un exemple de narcissisme contemporain […]

Christophe Hondelatte : du haut de votre grande réputation, de votre immense notoriété, de votre grandissime légitimité, vous venez me dire quelque chose pour laquelle vous n’êtes pas capable…

Natacha Polony : moi je ne me mets pas en scène comme vous…

Christophe Hondelatte  (à Laurent Ruquier) : c’est bon vous l’avez votre clash

46 L’activité discursive argumentative implique donc, on le voit, une double reconnaissance dialogique : une intentionnalité agentive (accomplissement illocutoire) et l’acceptation d’une relation interpersonnelle instaurée par l’énonciation : le locuteur construit discursivement un monde où deux instances, l’agent et le patient, sont inscrits en tant qu’ « êtres de ce monde ».

47 L’identité – tout autant que le social qui la sous-tend – est donc bien aussi d’ordre cognitif : l’approche « constructionniste » postule ainsi que les normes implicites en vigueur dans les accomplissements discursifs se construisent en rapport avec des représentations mentales qui sont propres aux différents interlocuteurs. C’est pourquoi la plupart des interactions socio-langagières portent avant tout sur la relation interpersonnelle, dans la mesure où ces interactions contribuent en même temps, et dans un même mouvement, à la construction psycho-sociale de la réalité et des sujets. L’activité discursive explicite alors des propriétés situationnelles, psycho-sociales, des identités en jeu afin de proposer des définitions de soi, et des autres, qui soient le plus consonantes possibles avec le contrat de communication et les enjeux propres à l’interaction.

48 La cohérence identitaire engendre la crédibilité dont a besoin le sujet énonciateur : et cette crédibilité est fonction de ses comportements discursifs, sanctionnant un rapport entre le profil identitaire du sujet et son engagement énonciatif de locuteur (ainsi que par la mise en défaut de ses « adversaires »). « Dans ce sens, le discours de la relation qualifie les sujets dans l’accomplissement de leurs activités illocutoires » (Burger, 1994, 270).

49Le locuteur explicite, en la thématisant, la relation qu’il compte construire et entretenir avec autrui :

Audrey Pulvar : je n’ai pas aimé le disque

Christophe Hondelatte : c’est votre avis personnel donc ?

Audrey Pulvar : c’est le jeu

Christophe Hondelatte : vous ne savez pas ce qu’est un accord de gamme…

Natacha Polony : j’ai fait de la musique mais je ne vais pas sur les scènes c’est tout

Audrey Pulvar : on peut avoir un point de vue sur un disque ? […]

Christophe Hondelatte : grosso modo elles ont une réputation à se faire, se la faire sur mon dos c’est facile

Natacha Polony : non c’est pas vrai […]

Natacha Polony : vous supportez pas la critique…

Christophe Hondelatte : bien sûr que si mais je l’accepte de la part de gens qui savent de quoi ils parlent. Vous n’êtes pas du tout légitimes pour juger de la qualité de mon album c’est tout […]

Christophe Hondelatte : moi, personnellement, j’exerce le même métier que vous depuis 25 ans et moi je n’ai jamais fait ce que vous avez fait…

Laurent Ruquier : je peux vous renvoyer le compliment…

Christophe Hondelatte : bon faut s’en faire un…

50 On voit donc que la dimension situationnelle de la communication comporte à la fois des aspects sociaux, interactionnels, psychosociologiques et référentiels explicitant qui sont les interlocuteurs les uns pour les autres – en dehors même de l’énonciation : c’est-à-dire de quelle manière ils se donnent à voir, ou comment ils se font exister.

Mickaël Youn : je sais pas ce que vous faites …

Eric Zemmour : moi je suis journaliste, je suis journaliste…

Mickaël Youn : vous bossez où ?

Eric Zemmour : je suis journaliste au Figaro, je suis journaliste politique depuis 20 ans et voilà

Mickaël Youn : qu’est-ce que vous faites là ? vous faites tout et n’importe quoi […]

Eric Zemmour : si ya que vous qu’avez le droit de passer à la télévision faut l’dire […]

Eric Naulleau : à chaque fois c’est la même chose : vous êtes qui ? vous êtes qui ?

51 Aussi, en contestant la légitimité des énonciations, le locuteur tente d’invalider la réussite énonciative de l’interlocuteur et donc aussi la mise en place intersubjective qui la sous-tend. Ces réactions négatives entravent l’engagement des débattants dans les termes de leur représentation discursive, ce qui revient alors à contester la prétention des interlocuteurs à construire et exprimer leur relation à l’autre. Ce qui se joue ici et qui motive l’activité discursive se traduit par la célèbre formule de Flahault : « qui je suis pour toi, qui tu es pour moi » (Flahault, 1978, 125).

Eric Naulleau : mais Mickaël quel est le problème ?

Mickaël Youn : ya pas de problème

Eric Naulleau : si

Mickaël Youn : c’est juste que je sais pas, vous m’revenez pas des masses

Eric Naulleau : ben oui, et c’est pas loin d’être réciproque

52 Ce qu’exprime Flahault, c’est ce positionnement identitaire : comment les discours argumentatifs visent non pas à convaincre mais plutôt à thématiser des relations identitaires en train de se co-construire. Les arguments fonctionnent ici comme autant de tentatives (contestées ou non) de présentations de soi et de l’autre à l’intérieur d’un cadre et d’un enjeu eux-mêmes à négocier. C’est pourquoi la relation interpersonnelle se construit alors à deux niveaux structurels distincts : à la fois monologique et dialogique.

53Si l’échange discursif est le lieu de réalisation empirique des identités réciproques, l’intervention déjà exprime un postulat : elle met en évidence les stratégies de « mise en perspective » de soi et de l’autre qui garantissent pour untel la réussite de son activité de discours (Burger, 1994, p. 262).

54 Chaque sujet communicant a une conception personnelle de ce qu’est la réussite d’un accomplissement énonciatif, de ce qui vaut en quelque sorte comme une norme de réussite. Chaque sujet intériorise à partir de son expérience propre de l’intersubjectivité une conception de la réussite qui fait que dans une certaine mesure l’activité illocutoire dépend donc du « capital expérientiel » du sujet communicant.

55 Ce qui motive alors le discours – et ce que sera le débat – ce sont donc les perceptions que les sujets communicants peuvent avoir les uns des autres, c’est-à-dire les représentations identitaires réciproques des débattants. C’est au regard de ces instances discursives que les débattants négocient leurs profils identitaires. Et tout l’enjeu des échanges réside alors dans la construction-déconstruction des profils identitaires qui s’affrontent. La dimension polémique de ces débats relève ainsi directement des habitudes relationnelles qui unissent les débattants dans la mesure où les profils identitaires fonctionnent comme des gages de la reconnaissance illocutoire garantissant la réussite ou non de l’énonciation. Par exemple, dans l’extrait suivant, Eric Zemmour décide de reconnaître les questions formulées par Augustin Legrand comme construction d’un rapport d’autorité (maître-élève) qu’il récuse – ce qui lui permet à la fois de ne pas répondre à la question posée tout en dénonçant l’arrogance supposée de son interlocuteur :

Augustin Legrand : vous savez combien ya de mal logés monsieur Zemmour ? en France

Eric Zemmour : bah dites moi, puisque vous savez tout

Augustin Legrand : je vous pose la question vous répondez…

Eric Zemmour : bah je suis pas, vous n’êtes pas mon professeur et je suis pas votre élève, on se calme là

56 On comprend alors que la plupart des interactions comporte de nombreux aspects typifiés traduisant une sorte de ritualisation, celle-ci étant constitutive du jeu répété que constituent ces débats télévisés. En effet, les aspects situationnels et discursifs de l’identité s’actualisent dans la répétition, et les invités des plateaux de télévision se (re)connaissent et anticipent donc, volontairement ou non, des déclinaisons d’identité, qu’ils acceptent ou qu’ils refusent :

Jacques Weber : j’ai des preuves, avec des gens, de ma famille qui travaillent dans les banlieues, vous n’y avez jamais été

Eric Zemmour : bah moi aussi, moi aussi

Jacques Weber : écoutez, vous commencez à m’emmerder avec votre certitude absolue sur tout, tout le temps…

Eric Zemmour : moi aussi

Jacques Weber : vous savez tout, vous savez tout…

Eric Zemmour : mais vous aussi…

Jacques Weber : non non non

Eric Zemmour : si si […]

Jacques Weber : je refuse de discuter avec monsieur il m’emmerde profondément…

Eric Zemmour : et bien moi aussi, c’est réciproque

57 Ceci est très clairement mis en évidence par le « jeu des récurrences » et les nombreuses références et échos aux débats antérieurs. Les statuts et les rôles communicationnels n’ont finalement plus réellement de « valeur en soi » mais renvoient plutôt à des propriétés identitaires ritualisées, conventionnalisées : les débattants orientent leurs activités discursives et leur construction identitaire dans la mesure où ils se « reconnaissent », ce qui surdétermine la dynamique communicationnelle.

Eric Naulleau : c’est la première fois dans une émission de radio que nous avons fait ensemble que quelqu’un se plaint à haute voix que je n’ai pas ri assez fort

Nicolas Bedos : c’est pas vrai, ça a commençé comme ça…

Eric Naulleau : Naulleau n’a pas ri…

Nicolas Bedos : j’ai pas dis ça …

Eric Naulleau : n’a pas ri à mes blagues c’est vraiment un scandale […] une de tes pièces se fait un peu égratigner au masque et la plume tu tombes sur Jerôme Garcin de manière ignoble…

Nicolas Bedos : c’est pas ce qui s’est passé…

Eric Naulleau : mais si je l’ai vu je l’ai vu…

Nicolas Bedos : mais là on n’est en train de parler, c’est de la cuisine privée tout ça…

Eric Naulleau : non…

Nicolas Bedos : non ça n’intéresse personne…

58Eric Naulleau : si […]

59 En conséquence, les profils identitaires respectifs fonctionnent, a priori, comme une sorte d’horizon d’attente – au sens gricéen – motivant des stratégies discursives, et façonnant également, et en même temps, les dispositions des (télé)spectateurs.

Conclusion

60 Les débats issus de l’émission On n’est pas couché, en plaçant les pratiques dialogiques dans la perspective de la confrontation, de l’affrontement verbal, inscrivent les stratégies argumentatives dans le cadre d’une structure duelle à fort encadrement rituel. Aussi, les propriétés situationnelles de la relation situent les débattants les uns par rapport aux autres : ils sont déjà dotés d’une histoire, d’un « style » interactif et d’une relation propre. Leurs échanges sont donc générateurs d’attentes à la fois comportementales et discursives. Leur caractère répétitif les inscrit dans un cadre relationnel pré-établi. « On peut donc globalement comprendre la notion de mise en place comme renvoyant, par le truchement des négociations identitaires qu’elle semble impliquer, aux processus de construction de normes communicationnelles que les inter-actions rendent émergentes. » (Burger, 1995, 11).

61 Le débat permet donc aux invités de (re)construire des conventions interactionnelles et de les rendre manifestes. Il constitue un lieu d’ajustement relationnel à l’intérieur duquel les accomplissements discursifs se négocient sur la base de critères identitaires. Et le véritable enjeu de la confrontation réside donc dans la volonté, réciproque, de valider la cohérence d’une certaine image de soi.

62 Les interlocuteurs n’interagissent donc pas l’un sur l’autre, mais l’un pour l’autre. La polémique, l’affrontement verbal – en tant qu’activité de communication spécifique – apparaît comme l’expression d’une relation interpersonnelle au cœur de laquelle les sujets, dans une dynamique interlocutive, co-construisent un univers référentiel commun : un espace co-interlocutoire aux règles partagées.

63 Cette relation interpersonnelle, réglée et porteuse d’enjeux identitaires, signifie un rapport commun au monde. Comme l’écrit John Gumperz, « interagir c’est aussi partager quelque chose. » (Gumperz, 1989, 155.)

64Le débat – s’articulant autour de présentations de soi et de déclinaisons identitaires – se présente comme un espace contractuel de genèse intersubjective, à travers laquelle les sujets actualisent un rapport commun au monde : un monde qui se dit (et non un monde déjà là), et dont la communauté – au sens de ce qui est commun – se construit par le langage.

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Notes

1  Emission diffusée depuis le 16 septembre 2006 sur France 2 le samedi à 22h50. Création : Catherine Barma & Laurent Ruquier. Réalisation : Serge Khalfon. Présentation : Laurent Ruquier. Chroniqueurs : Eric Zemmour et Eric Naulleau (saison 2011-2012 : Audrey Pulvar et Natacha Polony ; depuis août 2014 : Aymeric Caron et Léa Salamé). Site officiel de l’émission : http://on-n-est-pas-couche.france2.fr/

2  Je m’appuierai ici sur 5 émissions en particulier, dont je citerai quelques extraits représentatifs (et qui continuent encore aujourd’hui à circuler sur les sites comme Youtube ou Dailymotion). Pour des raisons évidentes de place, je ne peux citer autant d’exemples qu’il le faudrait. Je renvoie donc le lecteur à l’intégralité des séquences, disponibles en ligne sur les liens suivants :

3  Cette notion apparaît dans les sciences du langage avec Oswald Ducrot, dans le cadre d’une pragmatique sémantique. Voir ensuite les travaux de Ruth Amossy.

4  La notoriété de l’émission se vérifie par l’audimat mais aussi par le nombre de commentaires en chaîne sur les forums consacrés à l’émission et les nombreuses séquences vidéo mises en ligne et commentées.

5  C’est régulièrement sous cette appellation qu’ils sont répertoriés sur les sites tels que Youtube ou Dailymotion.

6  Les invités eux-mêmes sont souvent les mêmes : et il n’est pas rare qu’un même invité revienne pour la troisième ou quatrième fois participer à l’émission lors de la promotion d’un film, d’un livre ou d’un disque.

7  Les pragmaticiens ont montré qu’au niveau social, toute communication ne peut se faire sans référence à des règles et par conséquent à un modèle spécifique de communication : l’appartenance d’un groupe à une « culture » et à ces modèles de communication imprègne chacun des sujets des règles qui les régissent.

8  La notion de place doit être distinguée ici de celle de rôle et de statut (utilisée dans les sciences sociales) : la place n’est pas le rôle ou le statut mais l’identité que s’assigne le locuteur ; elle est fonction du contexte de la situation de communication, fonction des interlocuteurs, des intentions de communication et de la représentation des enjeux de l’échange.

9  Paradoxalement, il s’agit là d’une perspective peu étudiée, en dépit d’une utilisation notionnelle qui est, elle, très répandue.

10  Pour ce qui relève des conventions de transcription  (volontairement simplifiées) : … (superposition des voix), […] (ellipse), MAJUSCULE (le locuteur crie).

11  Ce qui dépasse l’idée première qui consiste à dire qu’ils « font semblant ».

12  Communiquer c’est nécessairement modifier l’état de la relation avec les autres et donc agir sur eux. Communiquer c’est donc établir et spécifier la relation établie avec les interlocuteurs.

13  Il s’agit ici d’avoir « le dernier mot », pour ne pas « perdre la face ».

14  Il s’agit ici de l’identité qualitative, pour reprendre la définition générique fournie par la philosophie d’Habermas, par opposition à l’identité numérique (Habermas, 1987).

Pour citer ce document

Gwenolé Fortin, «Construction des identités communicationnelles dans le débat médiatique. Exemple des interactions conflictuelles dans l’émission On n’est pas couché», French Journal for Media Research [en ligne], Full texts/Numéros en texte intégral, 5/2016 - Narratives of the Crisis/Récits de crise, VARIA, mis à jour le : 07/01/2016, URL : http://frenchjournalformediaresearch.com/index.php?id=784.

Quelques mots à propos de :  Gwenolé Fortin

Maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication à
l’Université de Nantes
docteur en Sciences du Langage
Chercheur au LEMNA (Laboratoire d’Economie et de Management de Nantes-Atlantique)
Gwenole.fortin@univ-nantes.fr