French Journal for Media Research

Afsaneh Pourmazaheri

Analogie ou représentation doxique de l’altérité
Le cas des récits de voyage

Résumé

Dans son effort d’appréhension du référent, l’auteur-voyageur procède à «l'adaptation » pour décrire l’Altérité. Cela consiste à ramener le référent réel à des catégories connues. La fonction du procédé d’analogie est de réduire l’Autre au Même dans un procédé d’appropriation doxique. Nous verrons comment l’auteur parvient à traiter le référent réel dans le corpus viatique du XIXème  siècle à l’aide des concepts de préconstruit et de mémoire collective.  

Abstract

In his effort of apprehension of the referent, the writer-traveler proceeds to a new category to name and describe Otherness. This is to reduce the real referent to known categories. The function of the analogy process is to reduce the Other to the Same in a doxic appropriation process. We will see how the author treats the real referent in the viaticum corpus in nineteenth century with the concepts of pre-built and collective memory.

Texte intégral

Introduction

Analogie, élément doxique

1Dans cet article, nous nous intéressons aux lieux d’inscription de la similitude et du rapprochement que l’auteur essaie d’établir entre le référent réel d’un côté et de l’autre, son équivalent dans sa propre communauté (ou un élément approchant qui facilite la réception de la description). Dans l’étude de l’inscription du culturel dans le texte, les formules en « comme » nous intéressent, car, dans nos analyses, elles s’avèrent être plus récurrentes. Cette construction canonique est au centre des phénomènes linguistiques comme l’idiomaticité, le figement et la stéréotypie, l’opacité sémantique, etc. (Ben Amor Ben Hamida, 2011 : 110) Forme canonique de la comparaison, «  comme » possède une charge culturelle considérable dans son lien avec les références explicites notamment les noms propres et tout ce qui relève du culturel et de l’historique véhiculant des valeurs communes ou semblables.

2Nous tenterons d’aborder l’étude des formulations comparatives notamment celles dotées d’outils de comparaison à valeur intensive dont le parangon est la structure en « comme ». Cela nous aidera à révéler l’impact des éléments culturels existants dans ce type de structures, surtout ceux de nature inférentielle. Cette structure est repérable à des indices culturels explicites dans le champ linguistique. Cette formule intensive, en enfermant une connotation qui conserve la valeur intensive, constitue un indice culturel de nature inférentielle qui n’est pas expressément mentionné mais qui est sous-entendu. En soulignant un des traits connotés du comparant (choisi surtout à cause de son intensité), l’auteur parvient à l’assimiler au référent réel mais sa force intensive le pousse généralement vers l’exagération. Dans ces conditions, cette comparaison ne donne pas une description réelle ou, qui soit admise en tant que description proche du référent réel. La teneur vericonditionnelle du  référent décrit varie donc selon la valeur intensive du comparant choisi. Dans  l’extrait ci-dessous, Pierre Loti, par le choix du comparant, montre à quel point la comparaison, même dans un texte factuel où l’auteur est tenu de garder un certain degré de vériconditionnalité, peut paraître subjectif :

En ce pays sans forêts, sans broussailles, on se chauffe avec une espèce de chardon, qui pousse comme les madrépores en forme de galette épineuse; les femmes vont le ramasser dans la montagne et le font sécher pour l'hiver. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 43)

3L’extrait ci-dessus («  une espèce de chardon » qui pousse comme « les madrépores en forme de galette épineuse »)  montre qu’en recourant au procédé de l’analogie, l’auteur arrive à mettre en avant la représentation (personnelle) qu’il a acquise du référent réel sur le terrain et que faute de bagage linguistique suffisant, il utilise des semblants de synonyme, des sèmes proches du référent réel selon ses propres critères. Cela suffira pour nous sensibiliser vis-à-vis de ce procédé au sein des récits de voyage et nous permettra de vérifier jusqu’à quel point la représentation proposée par l’auteur-voyageur peut se superposer au référent réel. Aussi, nous pourrons voir de quelle façon les préconstruits doxiques prennent le dessus lorsque le voyageur cherche à rapprocher le référent décrit du réel.

4Nous essaierons de voir donc de plus près les tenants et aboutissants des comparaisons stéréotypées intensives en « comme » et leur implication inférentielle dans les phrases de type « analytique ». Les aspects culturels de ce type de comparaison que l’on peut qualifier de « stéréotypée » (à cause  de la forte teneur connotée des comparants) à valeur intensive nous intéressera tout particulièrement. Etant à la base de la comparaison stéréotypée de ces constructions particulières dans le contexte viatique, le rôle que joue « l’inférence » est donc considérable.

L’aspect culturel de la comparaison stéréotypée

5Les comparaisons de nature stéréotypée sont variées linguistiquement et culturellement. Ce qui nous importe dans ce type de comparaison c’est avant tout la part du « comparant » qui, en tant qu’unité lexicale « constitue des propriétés « associées » à l’objet, de manière souvent culturelle.» (Leeman D. 2008 : 113)   Du côté culturel, la comparaison stéréotypée englobe une série de caractéristiques liées à des réalités référentielles d’une communauté donnée.

Les comparants

6La sélection des comparants a partie liée aux instances et référents historiques ainsi qu’aux noms propres (surtout ceux des personnages historiques, religieux, etc.) qui, d’après leur degré de codification, sont plus ou moins marqués par leur valeur intensive:

Savez-vous que vous parlez à un homme qui est considéré généralement comme Hippocrate de la Perse, à un homme qui veille sur la santé des Khosroës, honoré de sa confiance la plus intime. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 297)  

Je me trouvais dans la même situation que le Grec dont parle Xénophon, qui, «  las de préparer son bagage, d’aller, de courir et de porter ses armes, voulait, arrivé sur ce bord de la mer, s’embarquer près de Trébizonde, et, étendu sur le tillac, retourner en Grèce comme Ulysse, en dormant. » (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 396)  

Cependant nos bêtes de charge, distancées depuis le matin, ne nous rejoignent point, non plus que nos cavaliers de Chiraz. Tout le jour, nous les attendons comme sœur Anne, montés sur le toit du caravansérail, interrogeant l'horizon: (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 :44)

Ces mauvais ouvrages ont été construits par un officier anglais qui était au service de la compagnie des Indes. Peut-être fut-il, faute d’autres, considérés comme le Vauban de l’Asie. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 95)

7Le rapprochement que fait l’auteur-voyageur entre les deux éléments de la comparaison en misant tout particulièrement sur le bagage culturel des noms propres que porte le comparant en l’occurrence Hippocrate ( médecin grec du 4ème siècle av. J.C.), Ulysse (roi et héros de la mythologie de la Grèce antique), la sœur Anne ( personnage des Contes de ma mère l'Oye), Vauban (ingénieur et architecte sous Louis XIV) montre à quel point ses propres acquis culturels sont présents au moment de la description de l’Autre. Nous avons également relevé les adjectifs dits «géoethniques», qui, vu leur ancrage géographique et leur propriété prototypique, possèdent des repères spatiaux:

Le lendemain je visitai ce gouverneur qui me fit l’accueil le plus amical, soit parce qu’il se piquait d’être hospitalier comme un Kurde, soit parce que n’ayant pas encore reçu de Constantinople son firman d’investiture, il désirait que j’engageasse notre chargé d’affaire à représenter sous un jour favorable la révolution qui avait fait passer l’autorité entre ses mains. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 519)  

Sur le sommet de la montagne  on voit une forteresse…. La porte est doublée de fer, et sur le haut on voit un aigle à deux têtes comme l’aigle impériale d’Autriches. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 17)

8L’assimilation à l’appartenance géographique est récurrente et facilite la compréhension et le transfert du réel à l’écrit. Cependant ce procédé est extrêmement réducteur car il ne prend en compte qu’un seul sème commun relevé entre le référent réel et le référent décrit, autrement dit entre le comparant et le comparé, et c’est celui de l’ethnicité. Assimiler le «  gouverneur » à un « kurde » de par son hospitalité et un « aigle » quelconque à « l’aigle impériale d’Autriches » n’est donc pas suffisant pour refléter une image pertinente du référent.  

9Concernant les toponymes, nous pouvons dire que les noms propres, étant à la base des repères géographiques, perdent leur valeur de marqueur proprement toponymique dans ce type de structure. L’auteur, en faisant abstraction de leur fonctionnement référentiel, les chargent d’une valeur culturelle. Autrement dit, nous ne pouvons plus les considérer, comment des références locatives car l’aspect topique des toponymes, en tant que comparant, prévaut pour caractériser le comparé. Les comparants toponymiques sont variés et apparaissent sous forme de nom propre ou de nom commun :

On passe l’Araxe. Ce fleuve et l’Euphrate prennent leurs sources sur le mont Beingeul en Arménie, et coulent l’un au levant et l’autre au midi, comme du St. Gorthard sortent le Rhin et le Rhône qui prennent un cours opposé. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 24)

Le Chah-Abbas voulut aussi dans sa capitale d'incomparables jardins et de majestueuses allées. L'avenue de Tscharbag, qui est l'une des voies conduisant à Djoulfa et qui fait suite à ce pont superbe par lequel nous sommes entrés le premier jour, fut en son temps une promenade unique sur la terre, quelque chose comme les Champs-Élysées d'Ispahan: une quadruple rangée de platanes, longue de plus d'une demi-lieue, formant trois allées droites; (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 58)

On voit au midi de la ville une superbe avenue appelée Cherbag, qui ressemble assez à celle de Versailles. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 67)

Quoye est entouré de murailles et de tous, et ressemble exactement aux gravures de Jérico que l’on voit dans les Bibles. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 32)

Les murs de Suze étaient de brique et de bitume comme ceux de Babylone. (Prieur de Sombreuil, les petits voyages en Perse et en Arabie, 1844 : 81)

Au premier étage, une galerie, grande comme celles du Louvre, contient un amas d'objets précieux. Elle est pavée de faïences roses qui disparaissent sous les tapis soyeux, spécimens choisis de toutes les époques et de tous les styles de la Perse. Une quantité exagérée de lustres de cristal s'y alignent en rangs pressés; leurs pendeloques sans nombre, s'ajoutant aux stalactites de la voûte, donnent l'impression d'une sorte de pluie magique, d'averse qui se serait figée avant de tomber. Et les fenêtres ont vue sur les jardins de mélancolie, sur les pièces d'eau tranquillement réfléchissantes. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 79)

10La dimension culturelle de ces structures est en grande partie tributaire de l’inférentiel, ou d’une constellation des valeurs communes, codifiées et connues par une grande partie de la collectivité et font par conséquent l’économie de l’expression. Dans ces énoncés l’Euphrate fait penser au St. Gothard, Tacharbag d’Ispahan (chez certains) aux Champs-Elysées et (chez d’autres) à Versailles, Quoye à Jérico en Cisjordanie, Suze à Babylone et la galerie du château du roi de la Perse à celle du Louvre. Cette codification culturelle n’est repérable que pour les membres d’une même communauté linguistico-culturelle qui partage une mémoire collective commune et des repères spatiaux reconnaissables par tous. C’est pourquoi, pour un lecteur qui n’appartient pas à ce cercle culturel, établir un lien avec un comparant dont il n’a aucune connaissance est impossible car il ne sait pas à quoi ressemble le comparant auquel est assimilé un comparé qui (apparemment) nécessite un éclaircissement pour mieux être représenté. Ce type de comparaisons, à cause de son ancrage culturel et de sa nature fortement codifiée, est considéré comme une structure stéréotypée. Elle ne permet pas que la description du comparé soit lisible et repérable. Le référent réel y est réduit à un simple comparé dont le comparant (loin de servir de béquille définitionnelle) l’éloigne (par sa codification chargée et sa valeur intensive) de sa vraie image.

Le mécanisme logique de l’analogie : la malléabilité ou la fixité du comparant 

11L’analogie, qui enveloppe tout type de rapprochement, est un fonctionnement logique. Robert Martin souligne ainsi cet aspect logique : « en disant que l’homme est comme un loup, qu’il est semblable au loup, comparable au loup sous tel ou tel aspect, par sa férocité ou par autre chose, on produit un énoncé qui s’apprécie en termes de vrai ou de faux. […] La comparaison fait apparaître une implication commune […], par exemple : être loup, être féroce et être homme, être féroce. » (1992: 207) Ce fonctionnement, dit logique, contient deux spécificités qui lui sont propres. D’une part, il est basé sur «  une implication commune », une sorte de généralisation admise massivement de par sa nature logique et évidente, et de l’autre, sa nature logique révèle la dichotomie « vrai et faux » et donc légitime des comparaisons de ce genre :

Les habitants du Kermanchah semblent seuls faire exception à la règle, pour les qualités attribuées à ce peuple, que non-seulement ils sont loin de posséder mais qu’ils pratiquent plutôt par habitude que par vertu, ils peuvent être regardés comme des bêtes féroces, étrangers à tout sentiment humain et à tout ce qui tient à l’homme. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 47)

Ils font aussi usage d’autres sortes de redingotes, faites à peu de choses près comme nos chenilles. Sorte d’habit négligé, ample et très simple, que portaient les hommes le matin il y a trente ou quarante ans. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 61)

La rhubarbe est une racine qu’on mange ici comme on mange les betteraves en Europe. (Prieur de Sombreuil, les petits voyages en Perse et en Arabie, 1844 :83)

C’est par cette raison que leurs femmes font usage de poudre d’antimoine qui donne à l’œil une sorte de langueur voluptueuse, sans toutefois en trop amortir l’éclat. Des sourcils noirs, bien arqués, et se joignent l’un l’autre, étant considérés comme une très grande beauté. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 283)  

12L’assimilation des « habitants du Kermanchah » à des « bêtes féroces, étrangères à tout sentiment humain et à tout ce qui tient à l’homme »  pourrait relever, au premier abord, de la dichotomie « vrai ou faux » car l’auteur manque d’élément de mesure et formule une impression qui lui parait juste sans pour autant que cette idée prenne valeur de généralité. Le rapprochement fait entre des «  redingotes » et « nos chenilles,  sorte d’habit négligé, ample et très simple » et le parallélisme de nature comparée entre « la rhubarbe, une racine qu’on mange ici » et « on mange les betteraves en Europe » sont plutôt basés sur une implication commune, une sorte d’équivalence établie entre les deux éléments communément partagés. Une simple observation, par un locuteur qui connaît les deux univers suffit pour déclencher ce type de parallélisme culturel et linguistique. Et finalement considérer des « sourcils noirs et arqués, maquillés de la poudre d’antimoine » comme marque d’une « très grande beauté », mise à part sa valeur d’appréciation personnelle (relevant de la dichotomie vrai et faux) peut également sous-entendre (chez le locuteur tout aussi bien dans la communauté « autre ») que ce fait est d’une importance capitale sans pour autant avoir nécessité l’établissement d’un parallélisme ou d’une comparaison intercommunautaire.    

13Concernant le choix du comparant, quelle que soit la logique de sélection, le comparant n’y est guère soumis. Son degré de codification étant variable, il apparaît librement sur l’axe paradigmatique des choix logiques possibles. La confrontation de ces deux propriétés de la comparaison stéréotypée et non stéréotypée révèle bien sûr une certaine similarité mais aussi une spécificité différentielle dans la comparaison stéréotypée. Dans ce cas, nous pouvons reprendre les mots de Martin d’après qui « une comparaison peut se contester. Je peux fort bien répliquer (nous dit-il) que je ne vois rien de commun au loup et à l’homme et que conséquemment, l’homme est comme le loup est un énoncé faux. » (Martin R. 1992: 207). Donc, plus le degré de la codification est élevé, plus la comparaison est figée et stéréotypée et moins il est flexible. Tandis qu’une comparaison moins codifiée est plus logique et plus malléable. Cependant cela ne veut pas dire que cette propriété rapproche le comparant au référent réel, car le choix effectué est aussi aléatoire et repose sur les éléments plus subjectifs. Prenons les exemples suivants :  

Le vieil homme qu'ils écoutent leur raconte, en couplets presque chantés, la Passion de leur prophète, et ils soulignent les phrases plus poignantes de la mélopée en jetant des cris de désespoir ou en simulant des sanglots. De plus en plus il s'exalte, le vieux derviche au regard de fou; voici qu'il se met à chanter comme les muezzins, d'une voix fêlée qui chevrote, et les coups redoublent contre les poitrines nues. Toutes les dames-fantômes maintenant sont arrivées sur les toits alentour; elles couronnent les terrasses et les murs branlants…. Des cris aigus et de caverneux rauquements de bêtes sortent ensemble de cet amas de corps emmêlés; la sueur et les gouttes de sang coulent sur les torses fauves. La poussière se lève du sol et enveloppe de son nuage ce lieu où darde un cuisant soleil. Sur les murs de la petite place sauvage, les femmes à cagoule sont comme pétrifiées. Et, au-dessus de tout, les cimes des montagnes, les neiges montent dans le ciel idéalement bleu; et, sur le ciel qui devient vert, des petits nuages orange semblent prendre feu, se mettent à éclairer comme des flammes. Nous sommes toujours à près de deux mille mètres d'altitude, dans l'atmosphère pure des sommets, et le voisinage des grands déserts sans vapeur d'eau augmente encore les transparences, avive fantastiquement l'éclat des soirs. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 47)

Pour interrompre cette rectitude trop absolue dans les lignes, des monuments étranges et superbes, émaillés de la tête au pied, resplendissent de différents côtés comme de précieuses pièces de porcelaine. Au milieu de la face de droite, c'est le palais du grand empereur, le palais du Chah-Abbas, dont la svelte colonnade, en vieux style d'Assyrie, surélevée par une sorte de piédestal de trente pieds de haut, se découpe dans le vide comme une chose aérienne et légère. Sur la face où nous sommes, ce sont les minarets et les coupoles d'émail jaune de l'antique mosquée du Vendredi, l'une des plus vieilles et des plus saintes de l'Iran  (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 55)

Ce lieu, solitaire dans le jour, doit être fréquenté aux heures discrètes du crépuscule et de la nuit, car des pas nombreux ont foulé le sol, et des sentiers battus s'en vont dans tous les sens. Les Chiraziens se promènent sur les maisons, sur les rues, sur la ville, et ils se servent de leurs toits comme de dépotoirs; on y trouve de tout, même un cheval mort que voici, déjà vidé par les corbeaux (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 28)

14Nous remarquons que la comparaison effectuée peut relever d’une pure impression, d’un état d’esprit, d’une humeur, d’une émotion ou d’une observation particulière. Comparer « le vieil homme » qui raconte la Passion du prophète à « un muezzin » fou ayant une voix fêlée, «  de petits nuages » à « des flammes », « les monuments » à « de précieuses pièces de porcelaine », « le palais de Chah-Abbas » à « une chose aérienne et légère », « les toits » à « des dépotoirs » n’a rien de logique ni de commun. Ce type de comparaison n’est ni codifiée, ni logique mais purement subjectif et variable selon le locuteur et l’espace-temps dans lequel il se trouve.

L’analogie codifiée et son aspect doxique

15Nous pouvons donc dire que dans les comparaisons stéréotypées, le choix du comparant et l’élément logique qui le lie au comparé est loin d’être aléatoire, car conventionnellement préconstruite, l’analogie est contrainte par la doxa. Le « caractère d’évidence réelle ou supposée du comparant » (Ben Amor Ben Hamida, 2011 : 112)  joue donc énormément dans l’implication commune de la formation culturelle de l’analogie. C’est donc cette doxa ou les topos véhiculés dans la mémoire collective qui rendent cette transmission inférentielle possible :

Les femmes, cela se pratique dans tout l’Orient depuis la plus haute antiquité, sont comme les esclaves de leur mari, cependant, c’est loin d’aller jusqu’où on pourrait le croire, l’esprit de famille, l’amour réciproque. (Edmond Outrey, La Perse, 1880 : 31)

Ainsi chez les Kurdes qui observent la foi jurée et les lois de l’hospitalité, et qui considèrent les fiançailles comme un lien indissoluble (il en était de même chez les Hébreux) une tribu adore le diable comme génie du mal et se fait gloire d’imiter son dieu. (Edmond Outrey, La Perse, 1880 : 34)

Les bains sont, dans tout l’Orient, considérés non seulement comme un objet de luxe, mais encore comme une chose indispensable. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 77)

Souvent la curiosité attirait les femmes sur notre passage.  Ici fidèles aux mœurs antiques de leur pays, comme les filles de Darius elles craignent nos regards. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 40)

16Le caractère d’évidence doxique de certaines idées (-reçues) (de par leur récurrence et leur intégration culturelle) se veut généralisant. D’une part, dans le récit d’Edmond Outrey, les « femmes de l’Orient » sont considéré comme ayant depuis l’antiquité été « les esclaves de leur mari », « les fiançailles » comme « un lien indissoluble » et « diable » comme « génie du mal », « les bains » orientaux (d’après Drouville) un « objet de luxe » et de l’autre, selon Gardane, les « femmes » qu’il a vu sur son passage, lui faisaient penser aux «  filles de Darius » le roi de l’antiquité persane. Le véhicule inférentiel de ces données purement culturelles, folkloriques et historiques a donc partie liée aux topos préexistants dans la communauté décrite (comme le deuxième exemple) et retransmis en tant que tels, ou avec ceux du locuteur, dépendant de sa connaissance de la culture cible.    

17Vu que cette implication contrainte et commune est loin de laisser libre cours au choix du comparant, le locuteur fait appel aux lieux communs ou à la préconstruction pour se faire entendre et comprendre, d’où sa nature présélectionnée. Contrairement à la comparaison stéréotypée qui, accompagnée d’une valeur intensive, met en avant la connotation, dans la comparaison non doxique, c’est la dénotation qui prévaut. Autrement dit, d’après R. Martin « les mots conservent leur sens propre» (Martin R. 1992: 208). Nous verrons ci-dessous comment la valeur dénotée ou connotée d’un comparant joue dans ce type d’analogie:

Sur les terrasses voisines, où l'herbe pousse de même, les hommes sont prosternés à cette heure pour la première prière de la journée; avec leurs longues robes serrées à la taille, leurs mancherons qui flottent et leurs bonnets comme des tiares, ils ont, dans leurs humbles vêtements, des silhouettes de rois mages. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 13)  

Koumichah, muette et toute rose sous la lune, est devenue solennelle comme une immense nécropole. Personne nulle part; c'est la lune seule qui est maîtresse de la ville en terre séchée, c'est la lune qui est reine sur les mille petites coupoles aux contours amollis, sur le labyrinthe des passages étroits, sur les amas de ruines et sur les fondrières. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 48)

Les myriades de petites coupoles en terre rosée sont là aussi parmi les branches. Mais tout ce qui monte un peu haut dans le ciel, minarets sveltes et tournés comme des fuseaux, dômes tout ronds, ou dômes renflés comme des turbans et terminés en pointe, portiques majestueux des mosquées, carrés de muraille qui se dressent percés d'une ogive colossale, tout cela brille, étincelle dans des tons bleus, si puissants et si rares que l'on songe à des pierres fines, à des palais en saphir, à d'irréalisables splendeurs de féerie (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 51)

18Le savoir énonciatif partagé veut donc que le posé dénote un énoncé et qu’un présupposé, par une inférence pragmatique, connote son sens second. Dans ces exemples la similitude entre «  le bonnet » et la « tiare » est qu’ils dénotent tous deux un objet couvrant la tête. Mais le présupposé va encore plus loin et par la forte charge connotée qui existe dans le mot « tiare » et sa contiguïté cotextuelle avec «  les rois mages », élève le simple bonnet des « hommes prosternés pour la prière de midi » au rang d’une tiare digne des rois des textes évangéliques. Le même procédé est valable pour la ville de « Koumichah » comparée à « une immense nécropole », « les minarets » aux «  fuseaux » et « les dômes » aux « turbans ».   

19Nous avons également relevé une double stéréotypie dans les comparaisons à valeur intensive. La codification s’effectue, dans ces cas particuliers, à deux niveaux ; celui du comparant et celui de son implication commune. Les contraintes syntagmatiques crées elles-mêmes par la contrainte doxique et culturelle ne laisse pas une grande marge de manœuvre à la comparaison. C’est la raison pour laquelle, il est couramment admis que ces locutions analogiques, loin d’être prévisibles et logiques, « doivent être apprises. » (Martin R. 1992: 126) car leur degré d’évidence est tel qu’elles ne peuvent en aucun cas être naturellement véhiculées par une communauté culturelle donnée. D’où l’exemple suivant :

Les fakirs (mot qui signifie mendiant en langue arabe) sont des espèces de derviches errants et sans demeure fixe. (…) Ils parcourent les villes, les bourgs, les villages et particulièrement les routes, où il ne fait pas bon les rencontrer quand on est sans armes, car alors ils vous demandent l’aumône à la manière des gentlemen of high way  (c’est ainsi qu’on nomme en Angleterre les voleurs de grands chemins). (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 182)

20La dénomination « fakir » a une certaine connotation en persan, aussi bien que celle des « gentlemen of highway » dans la culture anglaise ; d’où l’usage de la périphrase paranthétique faisant office d’explication supplémentaire. Les rapprocher en tant que deux éléments de la comparaison alourdit donc le texte aussi bien pour un Francophone que pour un Oriental car, mis à part le problème de l’implication commune et de la contrainte stéréotypante, le comparant relève d’une culture tierce susceptible d’être inconnus au lecteur occidental.  

21De plus, l’inférence qui joue un rôle essentiel dans la transmission des éléments doxiques, s’avère toujours vraie car elle est associée aux énoncés analytiques. Ces derniers, étant toujours vrais, transparents et assurés par le sémantisme des mots, forment des règles syntactiques dont la saisie culturelle et linguistique est aisée. Cette structure fondamentalement possible va à l’encontre de l’énoncé synthétique dont la véracité dépend de « vérification empirique» (Neveu F. 2004 : 56). Dans les phrases synthétiques, le problème est que la valeur vériconditionnelle de l’énoncé est liée à son contexte d’apparition. Selon Anscombre (2002 :16) la particularité des énoncé analytiques est qu’ils sont « logiques et non argumentatifs », contrairement aux énoncés synthétiques qui sont par nature argumentatifs et laissent « la porte ouverte à de possibles exceptions ». (Leeman D. 2008 :71)

Une heure durant, jusqu'à nuit close, nous nous enfonçons, d'un pénible effort, dans le pays des horreurs géologiques, dans le chaos des pierres follement tourmentées; toujours nous suivons la même coupure, le même gouffre, qui continue de s'ouvrir dans les flancs profonds de la montagne, comme une sorte de couloir sinueux et sans fin. Il y a des trous, des éboulis; des montées raides, et puis des descentes soudaines, avec des tournants sur des précipices (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 10)

Les myriades de petites coupoles en terre rosée sont là aussi parmi les branches. Mais tout ce qui monte un peu haut dans le ciel, minarets sveltes et tournés comme des fuseaux, dômes tout ronds, ou dômes renflés comme des turbans et terminés en pointe, portiques majestueux des mosquées, carrés de muraille qui se dressent percés d'une ogive colossale, tout cela brille, étincelle dans des tons bleus (…) D'abord, au fond là-bas, dans un recul majestueux et au centre de tout, c'est la mosquée Impériale entièrement en bleu lapis et bleu turquoise, ses dômes, ses portiques, ses ogives démesurées, ses quatre minarets qui pointent dans l'air comme des fuseaux géants. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 51)

De toutes ces avenues, plantées de vieux ormeaux superbes, la plus belle aboutit à l'une des entrées du palais, dite «Porte des diamants». Et cette porte semble une espèce de caverne magique, décorée de lentes cristallisations souterraines; les stalactites de la voûte et les piliers, qui sont revêtus d'une myriade de petites parcelles de miroir, de petites facettes taillées, jettent au soleil tous les feux du prisme (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 77)

Au font de ce portique, qui fait la principale pièce de la mosquée, est une espèce de jubé, ou de balcon qui est comme l’autel des Mahométans. (Prieur de Sombreuil, les petits voyages en Perse et en Arabie, 1844 : 62)

Les Turcs s’assoient à terre en croisant les jambes comme nos tailleurs, position dont on prend l’habitude sans beaucoup de difficulté, tandis que les Persans s’assoient également à terre mais sur les talons. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 118)

22Ainsi, dans la comparaison à valeur intensive «les flancs profonds de la montagne comme une sorte de couloir sinueux», « minarets sveltes et tournés comme des fuseaux », « dômes tout ronds, ou dômes renflés comme des turbans », « ses quatre minarets qui pointent dans l'air comme des fuseaux géants », « la porte semble une espèce de caverne magique, décorée de lentes cristallisations souterraines; les stalactites de la voûte et les piliers » l’inférence correspondrait à un énoncé synthétique et non analytique car la valeur vériconditionnelle de ces énoncés dépend majoritairement du locuteur et du contexte. Il aurait pu utiliser d’autres comparants vu que les flancs de la montagne, les minarets, les dômes et la porte en question ressemblent à beaucoup d’autres choses, et peut être même à des choses plus pertinentes.  Tandis que dans « ce portique, qui fait la principale pièce de la mosquée, est une espèce de jubé, ou de balcon qui est comme l’autel des Mahométans » et « Les Turcs s’assoient à terre en croisant les jambes comme nos tailleurs », la comparaison implique la phrase analytique suivante : Le portique (observé) est comme un jubé ou un autel des Mahométans et les Turcs et les tailleurs français (de l’époque) s’asseyaient de manière semblable. Ces deux dernières explications sont aussi logiques qu’argumentatives et ne dépendent pas de circonstances, ni de contextes et de locuteurs particuliers pour être jugées pertinentes.

23Nous Pouvons ainsi déduire que ce sont plutôt des phrases argumentatives qui sont aptes à contenir des préconstruits collectifs et culturels sans pour autant exclure des énoncés synthétiques car il est vrai que ces derniers dépendent majoritairement de la subjectivité du locuteur. Les comparaisons stéréotypées dépendent donc en grande partie de la communauté linguistique dans laquelle elles évoluent. Et c’est justement cette communauté culturelle et linguistique qui «fixe les stéréotypes associés à un terme et assure conséquemment l’intercompréhension autrement inatteignable». (Leeman D. 2008 :155)

Processus de l’analogie et du rapprochement

24La comparaison à valeur intensive apparait la plupart du temps dans le corpus viatique sous les deux formes canoniques de l’analogie « comme » (dont on a vu des exemples in supra) et «  à la manière de ». Ces dernières sont d’habitudes suivis d’un nom ethnique pour créer un rapprochement entre le comparant et le comparé. Le but final est de faciliter la compréhension et la saisie de l’autre quitte à gommer les porosités culturelles et caractéristiques du comparé et le présenter sous une forme réduite:

Au milieu de ce rassemblement d’individus d’états divers, on voyait des femmes placées dans des litières couvertes ou dans des paniers suspendus de chaque côté des chameaux. Plusieurs étaient à cheval, se tenant à la manière des hommes persans, et cachés sous de grands voiles blancs qui de loin les faisaient ressembler à des fantômes. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 294)  

Ils ne mangent pas de la même manière que nous. Leur façon de manger doit nous paraitre non seulement incommode, mais aussi très fatigante. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 122)

Les Persans fument la cailliau à peu près à la manière des Turcs. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 127)

La manière de s’asseoir des persans diffère beaucoup de celle des Turcs, et c’est encore une des choses qui font voir que l’habitude est une seconde nature. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 117)

On habilla les canonniers, et on les disciplina à la manière anglaise (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 132)

25La formule analogique dispense l’auteur de toute explication supplémentaire et laisse le champ libre au lecteur pour effectuer le rapprochement nécessaire selon le contexte d’apparition du comparé et ses propres idées reçues sans entrer dans les détails. Ce rapprochement que l’on peut qualifier de « grossier » est effectué par la convergence des deux côtés de la comparaison lorsqu’il est formulé à la forme positive. Mais quand, comme le dernier extrait, le lecteur n’a droit qu’à une comparaison par la négation nous pouvons qualifier cette analogie comme étant de nature divergente. Ce type d’analogie est encore moins informatif que sa forme positive car le lecteur ne sait même pas en quoi les deux entités comparées divergent.  

26D’autres formules et locutions peuvent être considérées comme éléments d’analogie ou de rapprochement surtout des formules du type « X est semblable/ pareil à Y », « X ressemble à Y », « X rappelle Y», « X me fait penser à Y », « X est semblable à Y », «  à la mode de X », « aussi+ adj que X », «  X est (peut être) comparé à Y », etc. qui visent, toutes, les traits similaires entre un comparant et un comparé. Les formules qui précèdent facilitent donc l’adaptation de la description aux représentations du lecteur :

Le café est en Perse comme en Turquie, une espèce de boue, qu’on mange pour ainsi dire qu’on ne la boit. La raison en est que les Orientaux, au lieu de le moudre, le pilent aussi fin que le tabac d’Espagne ; ils le font cuire de la même manière que nous ; mais au lieu de le laisser reposer pour le prendre, ils secouent au contraire fortement la cafetière pour en bien mêler le marc, de manière que quand on le verse, il ressemble assez à du chocolat très épais. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 123)

Les harems  (lieu sacré, on l’emploie pour indiquer l’ensemble des femmes qui l’habitent) ont des corps de logis séparés et entourés de murailles fort élevées, où habitent les femmes et les enfants ; mais ce serait une erreur de conclure de là, comme se l’imaginent plusieurs personnes, qu’ils ressemblent à des prisons. Les harems des riches peuvent être comparés à de vrais paradis terrestres. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 86)

Le fond des vallées est semé d’habitations isolées, ce qui annonce une sorte de sûreté ; enfin les sites de cette belle contrée rappellent ceux de la Suisse et de la Savoie, tandis que du côté d’Erzeroum le haut pays est pierreux, stérile et presque nu. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 332)  

Kaï-Khatou, qui régnait à Tauriz sur la Perse septentrionale et occidentale, eut recours à des cédules absolument semblables à nos papiers-monnaies, pour remédier à l’embarras de ses finances.  (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 251)  

Il est en assez bon état, et aboutit à un chemin pavé d’une construction à peu près semblable à celle des voies romaines qu’on rencontre si souvent en Italie et ailleurs ? (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 313)  

Aussitôt après l’arrivée des vizirs, nous montâmes à cheval pour aller au quartier du schah que nous trouvâmes sous une tente assez semblable pour la forme à un grand parasol et dressé au milieu d’un espace découverts sur lequel le soleil dardait ses rayons.  (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 308)  

Cette pêche commence vers le 20 mars et finit au 30 avril. Elle est très abondante mais elle ne consiste qu’en une espèce de poisson, qui, quoique plus gros, ressemble assez à la sardine, et que j’ai retrouvé sur les côtes de la mer Noire. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 124)

On construit dans les carrefours et dans les places publiques de petites chapelles semblables à nos reposoirs. (Prieur de Sombreuil, les petits voyages en Perse et en Arabie, 1844 : 50)

27Chez Drouville les Persans « font cuire du café à la même manière que nous », «  les harems peuvent être comparés à de vrai paradis », pour Jaubert «  les sites orientaux rappellent ceux de la Suisse et de la Savoie », il y avait « des cédules semblables à nos papiers-monnaies », «  des constructions semblables à des voies romaines », «  des tentes semblables à de grands parasols », « une espèce de poisson qui ressemble à la sardine » et Sombreuil décrit « de petits chapelles semblables à nos reposoirs ». Nous remarquons encore de nombreuses occurrences de ces formules analogiques chez Pierre Loti pour qui « des blés mûrs (et) des champs (sont) pareils aux nôtres », « les belles voilées ressemblent à de gracieuses madones n'ayant pas de figure », «  ma porte (…) pareille aux nôtres » et « de vigoureuses bêtes rangées (…) à la mode persane », etc.  

On entend au dehors des hirondelles qui délirent de joie, comme celles de chez nous à la saison des nids. Par les fenêtres, on voit des arbustes de nos jardins, laurier-rose et grenadiers en fleurs, et aussi des blés mûrs, des champs pareils aux nôtres. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 12)

Et je trouve enfin ma porte, aussi sournoise, délabrée et garnie de fer que toutes celles d'alentour, pareille aux nôtres, mais dont le heurtoir, dans l'obscurité et le silence, résonne à mes oreilles avec un bruit maintenant coutumier. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 31)

Les femmes d'Abadeh ne portent point le petit masque blanc percé de trous, mais leur voile est on ne peut plus dissimulateur: il n'est pas noir comme à Chiraz, ni à bouquets et à ramages comme dans les campagnes, mais toujours bleu, très long, s'élargissant vers le sol et formant traîne; pour se conduire, on risque un coup d'œil, de temps à autre, entre les plis discrets. Les belles ainsi voilées ressemblent à de gracieuses madones n'ayant pas de figure. (…) C'est la surprise d'une fertile plaine où une rivière passe, où des caravanes sont assemblées, mules et chameaux sans nombre, où une espèce de cité fantastique trône en l'air, sur un rocher comme on n'en voit nulle part. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 45)

Bien qu'il n'y ait guère de route, c'est en voiture que je voyagerai d'ici Téhéran; du reste, mon pauvre serviteur français, très endommagé par les fatigues précédentes, ne supporterait plus une chevauchée. Devant la porte, mon singulier équipage est déjà attelé: une sorte de victoria solide, dont tous les ressorts ont été renforcés et garnis avec des cordes; en France, on y mettrait un cheval, ou au plus deux; ici, j'en ai quatre, quatre vigoureuses bêtes rangées de front, aux harnais compliqués et pailletés de cuivre à la mode persane. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 67)

28Ces formules analogiques sont en vérité des figures d'assimilation. L’auteur-voyageur qui cherche dans les terres orientales un équivalent de ce qu’il a en Occident, rejette sciemment les traits discordants dans l’espoir d'une « uniformisation arbitraire ». (Magri-Mourgues ,1996 :13) Dans presque tous les récits de voyage analysés, le rapprochement avec une référence possédant certains traits similaires est la façon la plus répandue d'appréhender le réel inconnu. C’est pourquoi nous tenons à dire que le référent décrit apparait osciller entre le connu et l’inconnu, le soi et l’autre. Il est important d’ajouter que ce rapprochement par analogie se fait aussi dans une optique didactique. Grâce à la didacticité des textes viatiques, l’inconnu est considéré comme une entité qui nécessite un éclaircissement; il est donc peint dans son interaction avec le connu pour être mieux compris.

Catégorisation tripartite de l’analogie altéritaire

Comparaison autocentrée : une rupture totale

29Le principe de base de la comparaison est que l’apparence du référent réel évoque une forme connue, ce qui arrive de manière récurrente dans les récits viatiques doté d’un référent réel et donc, non fictif. Plus les traits particularisants du référent réel se rapprochent de ceux du référent décrit, plus la description est aisée. Cependant il arrive que la référence relève de « l'appréciation personnelle » (Magri-Mourgues ,1996 :13)  ou des éléments connus à la sphère de l’auteur, cela entraine donc un jugement purement subjectif (ou intersubjectifs). Dans ce cas, l’élément rapprochant (ou les traits communs) étant tout à fait aléatoire aux yeux d’un tiers lecteur qui n’appartient pas à la même communauté que celle de l’auteur. La similitude n’a aucune légitimité dans la communauté tierce. La compréhension mutuelle est donc entravée et nous pouvons dire qu’il y a un écart voire une rupture entre le référent réel et le référent décrit. (Gannier, 2001 : 72) Un exemple canonique clarifie cette rupture et l’éloignement des deux univers : Labat (1722 : 92) trouve, quant à lui, que le goût de l'avocat «  approche assez de celui d'une tourte de moelle de bœuf » (Ibid.). De plus, la présence du « nous » inclusif crée une sorte de fusion entre le lecteur et son auteur. Car le « nous » inclusif, prend le parti du lecteur en tant qu’associé du voyage et qui appartient à la même communauté culturelle et linguistique que l’auteur et de ce fait exclut, d’une sorte, l’Autre. Dans les extraits ci-dessous, nous avons relevé des cas comprenant la comparaison autocentrée subjective (ayant rapport à la subjectivité de l’auteur et de son appréciation personnelle) (expliquée supra) mais nous nous sommes tout particulièrement intéressés aux formulations de la comparaison autocentrée intersubjective, mettant en lumière l’envie de l’auteur de tout ramener aux siens, à son propre univers :

La cour d'honneur est devenue une espèce de jungle, pleine de broussailles, de fleurs sauvages; et un petit marchand de thé, en prévision de la promenade du vendredi, a installé ses fourneaux dans une salle aux fines colonnes, dont le plafond est ouvragé, compliqué, doré avec le luxe le plus prodigue et la plus frêle délicatesse (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 64)

Une heure, deux heures du matin. De même qu'en mer, les nuits de quart par très beau temps, alors que tout est facile et qu'il suffit de laisser le navire glisser, on perd ici la notion des durées; tantôt les minutes paraissent longues comme des heures, tantôt les heures brèves comme des minutes. Du reste, pas plus que sur une mer calme, rien de saillant sur le désert pour indiquer le chemin parcouru. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 5)

En ce pays sans forêts, sans broussailles, on se chauffe avec une espèce de chardon, qui pousse comme les madrépores en forme de galette épineuse; les femmes vont le ramasser dans la montagne et le font sécher pour l'hiver. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 43)  

Ta colère ressemble à une flamme vive qui incendie et consume tout ce qu’elle atteint. Ton front ressemble à un rayon de lumière qui s’échappe des astres de la nuit : ta libéralité au parfum d’ambre qui se propage rapidement, et ta modestie au coloris charmant que donne le nectar. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 61)

On dirait des bêtes ou des hommes postés pour nous guetter; mais ce ne sont que des broussailles, lorsqu'on s'approche, des arbustes tordus et rabougris. Il fait chaud comme s'il y avait des brasiers partout; on étouffe, et on a soif. Parfois on entend bouillonner de l'eau, dans les rochers de l'infernale muraille, et en effet des torrents en jaillissent, qu'il faut passer à gué. (…) De plus, il se détache sur un fond sinistre, car la moitié du ciel est noire, d'un noir de cataclysme ou de déluge ; encore un de ces faux orages qui, dans ce pays, montent avec des airs de vouloir tout anéantir, mais qui s'évanouissent on ne sait comment, sans donner jamais une goutte d'eau. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 8)

30Les exemples qui précèdent certifient le caractère aléatoire et subjectif de la comparaison car comme nous venons de le dire plus haut, le lecteur ne trouvera pas de critère logique ou un minimum de ressemblance dans les sèmes caractérisant le comparé et le comparant. Tout se joue sur l’impression, la perception et les attentes préfabriquées de l’auteur-voyageur vis-à-vis du référent réel. Pour Pierre Loti, «  la cour » du roi ressemble à une «  espèce de jungle », « des heures » à « des minutes » et « des minutes » à «  des heures », «  des broussailles » à «  des bêtes ou des hommes », « le climat chaud » aux «  braisiers » et « le ciel » au « noir de cataclysme et de déluge ». Jaubert voit «  le chardon » comme «  les madrépores en forme de galette épineuse » et Gardane compare «  la colère » à «  une flamme vive », « le front » de l’interlocuteur à « un rayon de lumière », sa « libéralité » au « parfum d’ambre », et sa «  modestie » au «  coloris charmant du nectar.

31Contrairement aux exemples ci-dessus, certaines occurrences favorisent la transmission du savoir référentiel entre le locuteur et son allocutaire appartenant à la même sphère linguistico-culturelle. Tout est ramené, même dans les cas les plus improbables, aux éléments culturello-historico-folkloriques conçus et perçus en tant que tels par l’auteur et son lecteur (un supposé occidental) surtout à l’aide du pronom sujet « nous » et de ses variantes grammaticales (le pronom possessif «  le nôtre », l’adjectif possessif «  notre », etc.). Pour que cette transmission autocentrée soit praticable entre les individus, il faut donc qu’ils soient, de part et d’autre, familiers à la charge culturelle du mot (le comparant en l’occurrence). Nous verrons donc comment une description (que l’on a qualifiée d’intersubjective) claire, pour son lecteur potentiel, s’éloigne du référent réel et subséquemment d’un lecteur tiers (non familier aux coutumes occidentales de l’auteur) :

De là vient que la Mecque est une ville sainte, que l’usage de la circoncision a été confirmé et que le pseudo-prophète institua comme une sorte de pâque, qu’il ne pouvait abolir, une fête annuelle dite des sacrifices. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 259)  

La ville est dans une belle vallée et l’aspect du pays est agréable. Dans les villages des environs, les habitants sont vêtus comme nos anciens patriarches, et comme eux hospitaliers. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 13)

La plupart des villages sur la pente des montagnes portent ce nom. Les maisons sont des trous sous terre, qui ressemblent à nos caves. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 21)

On passe une petite rivière sur un pont digne d’être remarqué : il y a deux redoutes. J’ai vu d’autres ponts avec la même défense. Les bords de la rivière étaient couverts de canards. Les chemins sont beaux et ressemblent à ceux d’Europe qui sont ferrés. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 82)

Ils ne connaissent pas l’usage des bas mais ils ont des chaussons tissus à peu près comme l’étoffe de leur tapis. Ils parcourent la ville avec des mules de galucha vert, comme en portaient encore nos dames françaises. La classe pauvre fait l’usage d’une sorte de brodequin dont les pieds sont longs et pointus comme ceux des pantoufles chinoises. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 61)

La taxe des comestibles, la vérification des poids, font aussi parties des nombreuses attributions des darogas, qui mettent une telle rigueur à la stricte exécution des règlements, qu’on peut les considérer comme infiniment supérieurs aux nôtres pour cette branche de police qui est fort souvent négligée en Europe. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 108)

Les autres sont occupés par des ouvriers de tous les métiers, des vivandiers, des droguistes et des écrivains dont l’occupation est comme à Paris, de composer des lettres, des placets, des mémoires pour le public. (Prieur de Sombreuil, les petits voyages en Perse et en Arabie, 1844 : 59)

Comme en Europe on leur enseigne toutes les sciences, avec cette différence qu’en Perse on approfondit la science à laquelle on les applique, et qu’en Europe on s’en tient à la superficie.  (Prieur de Sombreuil, les petits voyages en Perse et en Arabie, 1844 : 106)

Le ketkoda est chargé de la police du village et de la répartition des impôts. Il correspond en général, exactement, pour les attributions, à notre charge de maire, qui a la même étymologie.  (Adrien Dupré, Voyage en Perse fait dans les années 1807-1809, p. 227)

32Dans son récit, Jaubert compare «  une fête annuelle des sacrifices » des Musulmans à « une sorte de pâque », sans aucune autre explication supplémentaire car d’après lui, la seule évocation d’un équivalent chrétien suffirait à l’imagination du lecteur en lui évitant de tenir compte du fait  que cette dénomination pourrait être peu ou pas connu d’un Musulman ou d’un « Autre ». Cela va de même pour Gardane qui compare les habitants d’une ville iranienne à « nos anciens patriarches » sans prendre le temps de l’expliquer. Il sait apparemment que le patriarche est investi dans la Bible et dans certaines Eglises catholiques, orthodoxes, etc. de significations particulières. Encore chez Gardane, lorsque «  les maisons » sont comparées à « nos caves », «  les chemins » à «  ceux de l’Europe qui sont ferrés », chez Drouville «  les mules de galucha » que les hommes iraniens porte ressemblent à celle que « portaient encore nos dames françaises », «  les darogas et les règlements en rigueurs en Perse » sont «  supérieur aux nôtres », pour Sombreuil certains « écrivains » qu’il a rencontrés avaient « l’occupation comme ceux à Paris » et l’apprentissage des « sciences » en Perse se fait «  comme en Europe » et enfin chez Dupré un « ketkhoda » « correspond à notre charge de maire ». Nous avons également remarqué chez Pierre Loti une forte fréquence de descriptions analogiques autocentrées dont quelques occurrences :

Et, sans grande peine, nous voici bientôt parvenus à un plateau immense, tout embaumé du parfum des foins. Nous n'avions pas encore rencontré cette vraie fraîcheur que l'on respire là, et qui est, comme chez nous, celle des beaux soirs de mai. Avec cette route, toujours ascendante depuis le départ, c'est comme si l'on s'avançait à pas de géant vers le Nord. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 14)

A la file, ils s'éloignent, petits riens maintenant, qui se traînent sur l'étendue obscure; le bruit de leurs sonnailles est bientôt perdu. C'est du haut de nos remparts, entre nos créneaux, que nous regardons la plaine, comme des châtelains du Moyen-Âge. La fuite de cette caravane a fait la solitude absolue dans nos profonds entours. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 51)

Au moment de prendre congé, le prévôt des marchands m'avait offert une de ses nombreuses maisons dans Chiraz, une maison toute neuve. Il devait aussitôt m'en faire tenir la clef, et j'ai commencé d'attendre, d'attendre sans voir venir, en fumant de longs kalyans sur ma terrasse: les Orientaux, chacun sait cela, n'ont pas comme nous la notion du temps. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 22)

Les Persans couchent à terre ; leurs lits n’étant pas permanents comme les nôtres, sont posés tous les soirs, enlevés tous les matins, et déposés dans des cabinets où ils restent tout le jour ; (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 12)

C'est au-dessous de cette croûte de terre, de cette espèce de carapace où nous sommes, que se déploie toute l'activité de Chiraz; la vie y est souterraine, un peu étouffée, mais ombreuse et fraîche, d'ailleurs très abritée des averses, tandis qu'ici, en haut, on est exposé, comme dans nos villes d'Occident, aux fantaisies du ciel. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 28)

On entend au dehors des hirondelles qui délirent de joie, comme celles de chez nous à la saison des nids. Par les fenêtres, on voit des arbustes de nos jardins, lauriers, roses et grenadiers en fleurs, et aussi des blés mûrs, des champs pareils aux nôtres. Plus de lourdeurs étouffantes, plus de miasmes de fièvre ni d'essaims de mauvaises mouches; on se sent presque délivré déjà du golfe maudit, on respire comme dans nos campagnes par les beaux matins de printemps. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 12)

33Pierre Loti va encore plus loin et assimile l’air qu’il respire en Perse à la «  fraîcheur qui est comme chez nous, celle de beaux soirs de mai ». Cette assimilation est fortement unilatérale car elle est tout à fait incompréhensible pour un lecteur anodin. Pour celui-ci saisir le référent réel dont il est question dans le récit de voyage, est presque impossible car pour en prendre connaissance, il est d’abord tenu de se trouver au mois de mai en France pour comprendre à quoi ressemble d’abord le comparant. Dans d’autres extraits, il compare ses compagnons et lui-même à «  des châtelains du Moyen-Âge », souligne le fait que les «  Orientaux » n’ont pas «  comme nous la notion du temps » et que les « Persans » couchent à terre car leur lits ne sont pas « permanents comme les nôtres »,  compare la ville de « Chiraz » à «  nos villes d’Occident »,  ils considère que « des hirondelles » sont «  comme celles de chez nous », «  des champs » pareils «  aux nôtres » et qu’on respire en Perse comme « dans nos campagnes par les beaux matins de printemps ».  Ce type de comparaison ramène donc le référent à celui qui est connu au lecteur occidental et crée une mutuelle intercompréhension sans tenir compte de la présence  d’un Autre pour qui ce cercle presque fermé s’avère pénible à déchiffrer.

Comparaison autro-centrée (topologique)

34La tentative des voyageurs pour imposer des dénominations, des locutions approchantes (ou tout ce qui relève d’une compréhension commune dans une communauté, en l’occurrence européenne)  déjà existantes dans leur propre pays aux référents qui leur sont inconnus est assez récurrente. Dans la même optique, s'éclaire la nouvelle dénomination de certains référents. En ce sens, il peut aussi s'agir, comme le voulait la représentation traditionnelle du monde, (compte non tenu de se prendre soi-même pour référence) de tout attribuer à la même communauté, à la société appartenant aux référents observés sans pour autant en connaitre les détails. En quelque sorte, « il peut considérer l’Autre comme l’échelle, le point central, le microcosme autour duquel rayonne le macrocosme » (Gannier, 2001 : 73). Nous allons donc voir comment, contrairement à la comparaison autocentrée, la prédominance (ou le point de repère) est accordée à la société décrite, en quelque sorte à l’Autre. Cela créera sans doute un effet inverse par rapport au procédé précédent, c’est-à-dire que le lecteur occidental obtient un minimum d’information sur le comparé car son comparant (appartenant à la même sphère que le comparé) reste aussi assez flou :

Les mœurs des Orientaux d’aujourd’hui ont une extrême analogie avec celles des Orientaux d’autrefois. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 258)  

Nous entendons par Orientaux les Turks, les Arabes et les Persans, qui sont réunis sous la même loi religieuse et gouvernés d’après les mêmes principes. Leurs mœurs ont une ressemblance qui permet de les considérer comme à peu près sous le même aspect. (Pierre-Amédée Jaubert, 1821 : 275)  

L'hôte, cependant, juge que des Européens ne peuvent pas, comme les gens du pays, dormir en plein air sous des orangers, et fait monter nos lits de sangle, au-dessus de la grande ogive d'entrée, dans une chambrette où le sommeil tout de suite nous anéantit. (Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900 : 15)

La cérémonie de neurouse ou nouvel an des Persans, jour de l’entrée du soleil dans le signe du bélier, sont conservées des anciens Guèbres. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 184)

Le moharrem est le premier mois de l’année persane, et c’est au dixième jour qu’on célèbre l’anniversaire de la mort de Husein, fils du calif Aly, dont ils suivent le rite. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 190)

Ce magistrat, appelé aussi ketkoda, a, pour ainsi dire, les mêmes fonctions en Perse, que celui nommé kiayha en Turquie. Il est chargé de la police du village et de la répartition des impôts (Adrien Dupré, Voyage en Perse fait dans les années 1807-1809, p. 256)

35Nous remarquons comment dans les occurrences ci-dessus, Jaubert, Loti, Drouville et Dupré nous livrent une description analogique du référent sans se soucier de la nature informative et comminutive du comparant qui est censé apporter un éclaircissement à la compréhension du texte. Jaubert compare «  les mœurs des Orientaux » à « celles des Orientaux d’autrefois » mais n’explique pas en quoi consistait cette similitude. Le lecteur occidental se sent donc désemparé car son point de repère est «  les mœurs des Orientaux d’autrefois » sans pour autant en connaitre le contenu. Il en va de même pour l’explication du mot «  les Orientaux » (chez le même auteur) présenté comme étant « les Turks, les Arabes et les Persans ». Loti compare la manière de dormir des Orientaux et des Occidentaux avec un minimum d’explication. Drouville présente «  la cérémonie de neurouse » comme le « nouvel an des Persans, jour de l’entrée du soleil dans le signe du bélier » et «  le moharrem » comme « le premier mois de l’année persane et le dixième jour où l’on célèbre l’anniversaire de la mort de Husein », mais ne fournit pas d’explication supplémentaire concernant les rituels. Enfin «  ketkhoda » a pour Dupré « les mêmes fonctions en Perse, que celui nommé kiayha en Turquie » mais cela égare de  plus en plus le lecteur car chercher l’explication de « kiayha » est une toute autre histoire. Les imperfections que présentent les deux types de comparaisons «  auto- et autro- centrées » nous amènent à nous questionner sur un troisième type de comparaison qui s’avère parfois opératoire, là où les deux autres échouent.

Comparaison ethnocentrée

36Comme l’auteur ne possède pas de termes spécifiques pour encadrer une réalité inconnue de lui,  il souligne cet éloignement référentiel via certaines formules notamment « à la manière de X », « à la façon de Y », « comme ça se fait à X », « d’après la coutume de Y », etc. De cette façon, tout en insinuant un point de vue égo-centré dans la description du référent, il souligne l’effort de l’énonciateur à mettre en scène une séquence apparemment ethno-centrée. Le jugement, c’est au lecteur donc d’en faire :

La ville est fortifiée à la manière du pays. C’est une enceinte flanquée de tous avec un vaste souterrain qui peut renfermer les habitants. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 51)

Leur langage exagéré plait d’abord et étonne. Mais quand on voit que c’est la manière commune et ordinaire du pays, on n’est plus embarrassé que pour le réduire à sa plus simple expression. (Claude Mathieu comte de Gardane, 1807-1808 : 59)

On voit toujours les pognées de deux ou trois yatagans (poignards courts des Orientaux) sortir de cette ceinture et briller sur la poitrine ; (Le jeune voyageur dans la Syrie, l’Arabie et la Perse, 1854 : 446)

Un péristyle élevé au-dessus du niveau de la cour, et garni de tapis et de coussins. Ce péristyle est le salon d’été des Orientaux et le séjour en est infiniment agréable. (Le jeune voyageur dans la Syrie, l’Arabie et la Perse, 1854 : 453)

Les femmes voyagent à cheval ; mais quand elles sont incommodées, comme elles ne peuvent se servir du tacktirevan, exclusivement réservé pour les femmes du roi et des princes, elles se servent d’une espèce de paniers, qui bien que très incommodes, le sont pourtant moins que les chevaux. Ce sont deux petites caisses de bois, recouverts en osier : On les place comme deux ballots sur le dos d’un mulet… (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 44)

Ce corps de quarante mille hommes se nomme schay-toufangchis (fusiliers du roi) il a la même manière de combattre en Orient, c’est-à-dire sans ordre et sans principe. (Gaspard Drouville, 1812-1813 : 99)

Le mirakor-bachi, ou grand écuyer, avait autrefois de grands privilèges, d’après une coutume ancienne de la Perse (Gaspard Drouville, 1812-1813 :272)

37Nous y remarquons donc comment l’auteur tente de rapprocher le référent décrit de celui qu’il observe en essayant de ne pas sortir de son cadre spatio-temporel quitte à recourir à de brèves explications empruntées, elles aussi, au même cadre ethnique et au même niveau historico-culturel. Dans cette optique les exemples du type « fortifier la ville à la manière du pays » ou «  le langage des Persans à la manière du pays », si peu informatifs soient-ils, sont précédés d’explications qui ne les détachent pas de leur cadre existentiel. Par ailleurs, les subterfuges comme l’usage de comparants parenthétiques-explicatifs ou parfois l’ajout d’un « ou » comparatif suffisent.

38L’énonciateur s’appuie donc sur des « données perceptuelles globales (sur une gestalt) » (Guérin, 2004 :49), pour établir un premier rapprochement de la catégorie référentielle visée et l’univers décrit. En ce qui concerne d’autres caractéristiques, l’auteur-voyageur reste impuissant. C’est donc une perception subjective dont les traits définitionnels dépendent de la connaissance de l’auteur et de ses lecteurs. Produisant un discours à dimension de didacticité (Beacco, Moirand 1995 : 44), l’auteur a donc recours à des connaissances pratiques partagées, et en les attribuant à la culture décrite, il livre une description ethno-centrée dont la saisie des détails ne devient pas pénible au lecteur. C’est un gage de l’effort de l’auteur en vue de rapprocher autant que faire se peut, le référent réel et le référent.

Conclusion

39Nous avons donc vu comment, à l’instar des formulations analogiques dont nous avons vu dans le détail différentes manifestations, l’auteur voyageur tente d’apporter des équivalents ou de concrétiser le référent réel (pour son lecteur potentiel) dans la limite du possible. Cependant, nous nous sommes rendu compte, au cours de nos analyses, de la rareté des moyens efficaces auxquels il peut recourir, et également, que la majorité partie de ses formulations sont confrontées à des obstacles contextuels et historico-culturels parfois difficilement surmontables. Les occurrences relevées nous livrent une panoplie de structures que l’on peut catégoriser selon qu’elles mettent en relief les éléments idiosyncrasiques fictifs ou réels, subjectifs ou objectifs, personnels ou collectifs, ceux liés à la culture source ou à la culture cibles dont nous venons d’effectuer, hic et nunc, l’analyse détaillée. Nous sommes arrivées à cette conclusion que la représentation de l’Autre filtrée par le processus analogique ou la comparaison passe avant tout par une aura qui est qualifiée en l’occurrence par celle de la doxa représentationnelle. Le stéréotype et la mémoire collective d’une communauté  donnée sont des éléments préconstruits (venant de la culture cible ou de la culture source) qui, tout en étant indispensables, ne garantissent pas comme il se doit la transmission du savoir et des données référentielles dans les textes factuels.

Bibliographie

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Corpus exploratoire :

Claude Mathieu comte de Gardane, Journal d'un voyage dans la Turquie d'Asie et la Perse effectué 1807-1808.

Pierre-Amédée-Émilien-Probe Jaubert, Voyage en Arménie et en Perse effectué en 1805-1806 accompagné par Notice sur le Ghilan et le Mazandéran  de Camille-Alphonse Trézel, 1821.

Gaspard Drouville, Voyage en Perse fait en 1812-1813, 1828.

Adrien Dupré, Voyage en Perse fait dans les années 1807-1809.

Pierre Loti, Vers Ispahan en 1900.

Prieur de Sombreuil, les petits voyages en Perse et en Arabie, 1844.

Pour citer ce document

Afsaneh Pourmazaheri, «Analogie ou représentation doxique de l’altérité», French Journal for Media Research [en ligne], Full texts/Numéros en texte intégral, 7/2017 Mises en scène du politique contemporain, Varia, mis à jour le : 20/12/2016, URL : http://frenchjournalformediaresearch.com/lodel/index.php?id=1225.

Quelques mots à propos de :  Afsaneh Pourmazaheri

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