French Journal for Media Research

Omar Cerrillo Garnica

Le séisme de 2017 au Mexique : Social Media, engagement civique et jeunesse dans des situations d’urgence

Résumé

Le 19 Septembre, 2017 un fort séisme de 7,1 degrés sur l'échelle de Richter s’était produit au Mexique, et a causé de gros dégâts dans différentes régions du pays, comme la ville de Mexico, l'État de Mexico, Morelos, Puebla, Guerrero et Tlaxcala. Les glissements de terrain et les affectations ont eu lieu dans une vaste région géographique avec une grande diversité sociale. Alors que la ville de Mexico présentait des effondrements de grands immeubles d’appartements à plusieurs étages, à la campagne, dans les zones rurales, il y eu des petites maisons construites en boue où vivaient des familles pauvres qui aussi ont été très endommagées. Considérant qu’en 1985, la situation d'urgence était couverte par la radio à onde courte ; en 2017 la situation d’urgence a été communiquée dans les social média. Pour cette raison, le flux d'information était plus intense et a permis une participation des citoyens extrêmement efficace pour les actions de sauvetage, l'enlèvement des débris, la formation d'auberges, la collecte et la distribution de nourriture et d'autres biens essentiels. Cette étendue gestion citoyenne montre que l’État est inefficace et dépassé par la situation ; en outre il a soulevé une  méfiance profonde parmi la population. Cet article se propose d'analyser le rôle des social média –principalement Facebook, Twitter et WhatsApp– dans l’organisation citoyenne pour la gestion de la crise humanitaire causée par le séisme et son impact sur la génération de nouveaux rapports sociaux entre les citoyens participant au séisme. Cette situation d’urgence fut génératrice de nouveaux tissus d'organisation sociale et peut créer de nouvelles structures sociales et politiques.

Texte intégral

Introduction

1Malgré sa brève histoire, Internet est devenu une puissante ressource de communication politique depuis les années 1990, lorsqu'il était limité au courrier électronique, aux pages web personnelles et aux premiers chats. Dans le nouveau siècle, le champ d'application est plus puissant, car avec le Web 2.0, il y a formé un nouvel environnement d'interaction où l'utilisateur lui-même crée contenus et modifie les propres structures du Internet.

2Dans cet environnement, social media apparaissent sur Internet comme des espaces qui permettent à l'utilisateur de produire ses propres informations. Chacun des utilisateurs peut exprimer ce qu'il pense, organiser des réunions, partager des images, de la musique ou exprimer une opinion politique.

3Dans le travail suivant, on va exposer le cas du séisme du 17 septembre, 2017 au Mexique, séisme qui a mobilisé  beaucoup de gens, spécialement les jeunes, à travers les medias sociaux pour assister à l’urgence nécessaire après la catastrophe. Premièrement, on va présenter la théorie que l’on utilisera  pour analyser le cas du séisme. Ensuite, on va préciser l’approche méthodologique utilisé pour la recherche. Finalement, on va décrire les évènements qui ont eu lieu après le tremblement de  terre et comment les gens se sont organisés en utilisant des social media.

L’Internet et les mouvements sociaux

4La politique et la communication sont toujours des partenaires indéfectibles. Les changements historiques ne sont pas seulement le résultat des opérations militaires, il faut  faire des actes communicatifs adressés à la population dans une situation de conflit. Manuel Castells (2012) avoue qu’il a fait des brochures pour diffuser les idées de son mouvement en Catalogne.

J’avais une poignée de pamphlets à la main. Ils étaient difficilement lisibles, car ils étaient imprimés dans un multi-copieur primitif imbibé d’encre mauve, qui était le seul moyen de communication dont nous disposions dans un pays étouffé par la censure. (...) Cette stratégie de communication innocente n'était pas un jeu d'enfant, car si j’avais été arrêté par la police j’aurais fait des mois de prison,  comme c'est arrivé à plusieurs amis. (Castells, 2012 : 22).

5Et il souligne la liaison entre l’Internet et les mouvements sociaux :

Ma lutte pour la liberté de communication, mon blog primitif à l’encre mauve de l’époque, était en réalité un acte de défi, et les fascistes, de leur point de vue, avaient des raisons de nous arrêter et de nous verrouiller pour bloquer tout canal qui reliait l’esprit individuel avec l’esprit collectif. Le pouvoir est plus que la communication, et la communication est plus que le pouvoir. Mais le pouvoir dépend du contrôle de la communication, tout comme la contre-pouvoir dépend de la suppression de ce contrôle. (id. :. 23).

6Aujourd’hui, ce multi-copieur est devenu  le social media, où tous les messages politiques sont exprimés, en faveur ou  contre le système politique. L’utilisation des plateformes d'interaction virtuelle pour la politique est faite de trois façons principales : les campagnes électorales, les mouvements sociaux et l'activisme social.

7La première utilisation émerge après  la campagne présidentielle de Barack Obama aux Etats-Unis en 20081. La stratégie de communication digitale de Obama était complétement nouvelle et représentait un point fondamental du triomphe du candidat, car il ne disposait pas de ressources financières ni de la présence dans les médias traditionnels pour  triompher dans les primaires de son parti. Cette stratégie l'a amené à établir une nouvelle relation entre leader et suiveurs dans une campagne électorale (Rollyson, 2008). De cette élection est venue une révolution dans les stratégies de communication politique aux États-Unis et dans tout le monde. Après la campagne de Obama, on a des nouvelles stratégies de marketing politique qui incluent des téléphones mobiles et des applications digitales pour dons et autres soutiens politiques (Mashable, 2012).

8A propos de l’utilisation de l’Internet pour les protestations, les premiers exemples datent des années 90 du XXème siècle. Le mouvement Zapatiste de 1994 au Mexique et le mouvement d’anti-mondialisation de Seattle en 1999 sont des mouvements qui déterminent à l’avenir des protestations ayant l’Internet comme allié ; « malgré la relative faiblesse organisationnelle, ils ont une vocation de continuité et de futur » (Pastor, 2002 : 16). Plus d’une décennie depuis, les effets de ces premières mobilisations étaient présents. 2011 est reconnu comme l'année de l'indignation : le Printemps arabe, mouvement qui fait tomber  Hosny Moubarak en Egypte et Muhammad Kadhafi en Libye ; ou le mouvement Occupy Wall Street aux États-Unis, que Noam Chomsky décrit comme "extrêmement passionnant (...) spectaculaire (...) est sans précédent. Je ne peux pas penser à quelque chose comme ça » (2012 : 26). En Amérique Latine, il y a des cas très importants aussi : le mouvement des étudiants au Chili en 2011, un autre mouvement des étudiants connu comme #YoSoy132 au Mexique en 2012, et des manifestations en 2014 au Brésil contre l’augmentation des prix de transport.

9En ce qui concerne  le développement de l'activisme social, les exemples couvrent différentes thématiques, il y a des travaux écologiques (care2.com, thesocialanimal.com), des sites pour la promotion et leparrainage de l'art et de la culture (kickstarter.com, fondeadora.mx), ou bien des espaces d’interrelation entre professeurs et chercheurs de différentes sciences (academia.edu). À cet égard, on peut classifier notre étude de cas comme une forme d’activisme, vu l’ organisation sociale avec une finalité spécifique : l’aide pour les endommagés du séisme. Les groupes formés lors de l'urgence post-séisme du 19 septembre de 2017 contenaient de nombreux jeunes qui utilisaient des social média pour diffuser des informations, demander différents types d’aide et organiser des brigades et des groupes de volontaires pour assister les victimes.

10Il est possible d’appeler cette situation  un « évènement », ou dans les termes de Žižek  « un effet qui apparait dépasser ses causes » (2016 : 17). Dans notre objet d’étude, il est très évident que les effets ont dépassé la cause : le séisme. La crise a permis l'apparition d’une nouvelle génération qui semble très différente avant le 19 Septembre : les millennials,  génération très critiquée dans les social média pour être apathique, auto-absorbée, sans but, sans objectifs clairs dans la vie. Cette génération, que beaucoup des membres d’autres générations considéraient  destinée à l’échec, a pris en charge un pays en ruine. Au moment du désastre, ils sortaient à bicyclette ou vélo à la rue dans lesquelles il y avait des constructions effondrées, envoyant des messages à leur famille et à leurs amis pour trouver des pioches, des pelles, des lampes, des casques, des couvertures, etc. Il y a eu un certain moment où il a été demandé de ne plus envoyer  de fournitures à une certaine communauté, étant donné qu’il y avait déjà un certain « excès de volonté ». C’est clair : les effets ont dépassé leur cause.

11Mais aussi, comme il est facile de participer, il est également facile de se  délimiter. Une partie des critiques qui sont faites à la société de communication digitale est la nature éphémère des  relations –Lipovetsky–, la forme liquide –Bauman– dans laquelle les relations glissent et se dissipent à la vue de tous. D'une certaine manière, c'était le cas de cette crise, car en deux semaines, les social média étaient revenus à leur utilisation habituelle, superflue et égocentrique. Dans cette contradiction on trouve un problème de recherche : cette organisation sociale qui émerge et dépasse sa cause est-elle un évènement ?  et Peut-elle établir une action soutenue qui transcende l’urgence ? On va revenir  à cette question par la suite.

Les social media comme  facteur de changement épistémologique et social

12Au milieu de ce paradoxe au sens politique des réseaux, il est important de reconnaître que l’âge digital peut représenter une révolution épistémologique similaire à celle qui a été créée par la presse,  dont les conséquences dans l'arène politique sont indéniables. Les médias déterminent la manière de percevoir et de connaître : de la tradition orale de l'Antiquité à l'écriture  médiévale, en passant par l'écriture typographique de la presse de Gutenberg ; Donald Lowe (1986) établit une forte relation entre le sens de chaque forme de communication et le temps historique. Dans la "culture électronique", une nouvelle forme de perception est établie où les yeux et les oreilles sont extrapolés et génèrent un épistème synchronique très différent de la taxonomie spatiale et objective des autres époques. La synchronicité est traduite dans une sorte de modèle rhizomique –Deleuze– où l’épistème est de penser à n-1 ; où l'unité n'est pas le commencement, mais la totalité chaotique et vertigineuse. Ce sont les plates-formes de "l'intelligence collective" (Rheingold, 2002), synchroniques, diffuses et rhizomiques, et de nouvelles appropriations de l'espace virtuel et de l'espace public.

13Ces principes épistémologiques donnent également un soutien à la « société-réseau » (Castells, 2001), «  dont la structure sociale est composée des réseaux actifs sous les technologies de communication digitale et d'information basés sur la micro-électronique » (p. 50). C'est ce que l'auteur définit comme "auto-communication de masse" :

"Historiquement nouveau et ayant des conséquences énormes pour l’organisation sociale et le changement culturel, c’est l’articulation de toutes les formes de communication dans un hypertexte digital, interactif et complexe qui intègre, mélange et recombine dans sa diversité la large gamme d’expressions culturelles produites par interaction humaine" (Castells, 2012 : 88).

14En paraphrasant Castells, ces qualités de communication de notre époque permettent de diluer un peu la relation entre la communication et le pouvoir, accordant une nouvelle capacité de communication aux citoyens. Pendant les jours de l'urgence, le citoyen a pris des nouvelles facultés, au-dessus de l'État, en prenant le contrôle de la situation à divers points critiques de la catastrophe. Encore une fois, les conséquences ont dépassé ses causes.

15Cette organisation sociale émergente devient une nouvelle configuration de la relation agent-structure, comme on peut le comprendre de l'approche morphogénétique proposée par Margaret Archer (2009). Il s'agit d'éviter les positions déterministes dans les deux routes ; c'est-à-dire que les structures ne déterminent pas l'action des individus, et que la mobilisation individuelle n'est pas celle qui détermine les structures ; "Aucun élément seul n'est une condition suffisante pour un changement structurel" (Lockwood, dans Mascareño, 2008). Dans les mots de l'auteure elle-même :

La théorie de l'approche morphogénétique n'est autre que le développement d'explications sociologiques sur les problèmes sociaux et historiques de fond à partir de la prise en compte du jeu mutuel –qui implique nécessairement une nécessaire interrelation mais jamais une confusion entre structure et agentivité-agency  (Archer, 2009 : p.15).

16Dans le cas de la réaction au tremblement de terre du 19 septembre 2017, la société mexicaine a été confrontée à des «problèmes sociaux et historiques importants» qui ont créé une nouvelle relation : «l'interrelation» entre les acteurs qui ont volontairement participé à l'urgence et la "structure", c'est-à-dire, les institutions d’ Etat et privées, qui devaient également modifier leur ligne de conduite habituelle pour répondre aux actions spontanées des agents et participer ainsi de l'urgence de la catastrophe naturelle.

17Dans ces circonstances, on peut recourir à la phrase attribuée au politologue mexicain Jesús Reyes Heroles, "en politique, la forme est le fonds". Pour notre étude de cas, le concept de politique est appliqué dans le style de Hannah Arendt, où «le politique constitue la négation de la politique » (Oro Tapia, 2008 : 239). En autres termes, il ne s’agit pas d’adopter un concept politique à partir de la verticalité du pouvoir, mais de l’exercice par le citoyen désireux d’exercer sa capacité d’action « spontanée, libre, dangereuse, incertaine, indéterminée ». De cette façon,  s'exerce :

«Citoyenneté participative et transformative qui n'accepte pas l'identification de la chose politique avec les procédures simples de la démocratie libérale et promulgue de nouvelles formes d'action politique qui génèrent des espaces alternatifs et d'autres moyens de construction et de circulation du pouvoir communicatif en dehors du système politique formel, dans lequel les expressions sociales jusqu'ici exclues de l'exercice de la citoyenneté sont canalisées et ont une présence publique » (De Zan , 2006).

18Dans cette expression de citoyenneté plus dynamique et horizontale, l'élément formel, ou « morphe » –Archer dixit– « est une reconnaissance du fait que la société n'a pas une forme préférée ou un état préféré ; la partie « génétique » est une reconnaissance du fait que la société prend sa forme et est formée par ses agents et qu'elle provient des conséquences inattendues et involontaires de ses activités » (Archer, 2009 : 32-33).

19Dans une époque dépourvue d’utopies dans laquelle la société est unidimensionnelle, la proposition d’Archer représente non seulement une analyse alternative, mais on ouvre la possibilité d'autres directionnalités dans la réalité culturelle. Non seulement elle aborde un problème théorique, mais elle se confronte aussi à un problème de nature politique concernant la condition humaine, un problème central pour la pensée de Hannah Arendt.

20La citoyenneté active peut être comprise aussi comme engagement civique, qui se définit comme une « implication active dans les affaires publiques et inclut des aspects tels que le développement d'attitudes d'égalité politique, de tolérance, de solidarité et de confiance » (Díaz Jimenez, 2017 : 150). L’engagement civique est différent de l’engagement politique ; la première est une affaire de « participation, à titre individuel ou en tant que membre d'un groupe, visant à résoudre directement les problèmes publics par des méthodes extérieures aux élections et au gouvernement » (Díaz Jimenez, 2017 : 150), alors que l’engagement politique vise la participation dans les institutions politiques, comme les partis politiques ou les gouvernements à quelque niveau, et cette participation a un effet direct sur les politiques publiques.

21Dans ce sens, toutes les actions faites à la suite du tremblement de terre sont comprises comme des manifestations d’engagement civique qui sont des nouvelles formes d’agentivité sociale, différentes de la structure sociale, la terrain ou l’engagement politique. L’engagement civique n’est pas contenu dans une structure, c’est une énergie qui se propage, comme le son, comme la musique. C’est une manifestation spontanée qui traverse toutes les personnes impliquées.

L’action collective comme  résonance

22Dans cet ordre d’idées, la forme de propagation de l’organisation sociale dans l’urgence de ces jours est un phénomène très particulier. Il faut seulement quelques minutes et le peuple était organisé en utilisant des motos pour atteindre les places ayant besoin d’aide. À la nuit, jusqu’au moment où les communications par satellites ont été refaites, dans les social média il y a eu de nombreuses communications pour la coordination des efforts de sauvetage dans les points d’effondrements. Dans la télévision, c’était des images des gens organisés avec des signes donnés avec les mains pour demander du silence. On a pu voir des moments de sauvetage impressionnants quand les volontaires ont applaudi et chanté jubilants l’hymne national.

23Ce sont des moments de vibration, quand tous deviennent un cœur, créent une résonance qui se multiplie dans chaque personne.  Selon Jean Luc Nancy (2002), ce sentiment de résonance en communion semble un :

Accès au soi : ni à un soi propre (moi), ni au soi d’un autre, mais bien à la forme ou à la structure du soi en tant que tel, c’est-à-dire à la forme, à la structure et au mouvement d’un renvoi infini puisqu’il renvoie à ce (lui) qui n’est rien hors du renvoi. Lorsqu’on est à l’écoute, on est aux aguets d’un sujet, ce (lui) qui s’identifie en résonnant de soi a soi, en soi et pour soi, hors de soi par conséquent, à la fois même et autre que soi, l’un en écho de l’autre, et cet écho comme le son même de son sens. Or le son du sens, c’est comment il se renvoie ou comment il s’envoie ou s’adresse, et donc comment il fait sens. (Pp. 25-26).

24Il s’agit d’un sens politique, car la politique est toujours une affaire d’établir un sens commun à tous les participants dans quelque événement politique. Le corps collectif devient un corps sonore, où sonnent des sentiments et idées communes, où est impossible de faire quelque distinction entre les participants qui deviennentt un même sujet. « Le corps sonore est non seulement un récepteur, mais également un émetteur, non soumis à un pouvoir qui le conditionne, mais il contribue lui-même à cette distribution du sensible, de sa matérialité même » (Villegas, 2011 : 167). La communauté sonore est une continuité du sens, est le lien où est possible la politique ; est l’agora où le son se propage à quelqu’un. L’espace ouvert est toujours l’espace de la démocratie, où le pouvoir est distribué à tous les participants. C’est dans la place publique qu’ on peut appliquer les idées de Rancière (2005), pour qui la politique n'est pas l'exercice du pouvoir ni la lutte pour le pouvoir ; il s’agit de la configuration d’un espace d’expériences, d’objets proposés comme communs et répondant à une décision commune, de sujets considérés capables de désigner ces objets et de les argumenter. L’idée de considérer les gens réunis pour l’urgence du séisme comme un même corps sonore n’est pas seulement une métaphore. Il s’agit de retourner au concept d’engagement civil décrit antérieurement, lorsqu’il y a de «l’ implication active dans les affaires publiques » et la somme d’’efforts qui sont évidemment une forme de synergie.

25Ces efforts d’engagement civique doivent être questionnés dans la distinction avec les actions en ligne et hors ligne. On sait peu de choses sur ce qui motive l'engagement civique sur Internet. C’est bien sur un ferment qui permet l’engagement civique des jeunes, car les activités en ligne sont plus accessibles et nécessitent moins de ressources que les activités hors ligne. Signer une pétition en ligne nécessite moins de temps et d’efforts que de participer à une manifestation dans la rue. Il a également été suggéré que les jeunes pourraient tirer le meilleur parti des possibilités de participer en ligne car ils sont des utilisateurs assidus d'Internet et que leurs possibilités de participer hors ligne pourraient être limitées par les professeurs, les parents et ces ressources financières. En outre les jeunes utilisent Internet principalement à des fins de divertissement et ceux qui utilisent Internet pour des activités civiques sont également actifs civiquement hors ligne et vice versa, et  l'engagement en ligne facilite la participation hors ligne (Jugert, 2013).

26Les auteurs d’une étude sur l’engagement civique des adolescents et des jeunes adultes (Jugert, Eckstein, Noack, Kuhn, Benbow, 2013) concluent que les seconds sont plus engagés à la fois en ligne  et hors ligne, ce qui renforce l’idée d’une forte liaison entre les deux formes d’activité politique. De même, on peut insister sur la notion de résonance,  quand les évenements qui se produisent dans la rue sont répliquées dans l’Internet, en faisant un même corps sonore en ligne et hors ligne.En même temps, les résultats de la recherche montrent le caractère éphémère des actions politiques des jeunes, ce qui est une autre question très relevante pour l’investigation présente.

La démarche de la recherche

27Dans le présent travail on va étudier si l’émergence du séisme modifié la vision de la citoyenneté et de la participation politique des jeunes ; si les social média utilisés lors du séisme ont permis la construction de la cohésion sociale qui se reflète dans la vie politique des agents impliqués.

28Les problèmes soulevés ici sont actuels, pertinents et avec grandes possibilités de développement dans la recherche en communication. La politique dans l’Internet est une affaire actuelle et avec des  cadres multiples pour l’investigation  sociologique ou politique. La révolution des social média a des conséquences insoupçonnées. À mon avis, c’est toute une révolution épistémologique et sociale, avec un impact majeur sur de nombreux domaines de la vie quotidienne. En ce sens, je considère que les sciences sociales devraient prêter une attention particulière aux changements et aux événements qui accompagnent cette nouvelle ère digitale de communication et de transmission des connaissances.

29De même, la crise qui a frappé les derniers jours de septembre et les premiers jours d’octobre 2017 au Mexique a profondément marqué les sentiments des Mexicains. Beaucoup ont perdu un parent, un ami ou leur héritage ; quelques-uns ont trouvé la vie sous les décombres ; plusieurs se sont mobilisés pour offrir du soutien. Tout cela n’est pas passé  inaperçu. L'organisation de la société civile devait avoir des conséquences sur l'ordre politique du pays, comme cela s'est produit avec le séisme de 1985 (Aranda, 2009 ; Leal, 2014). Pour cette raison, il est fondamental d’avoir une vision adéquate de l’organisation de la société civile, de sorte que la recherche sur ses formes de communication et d’organisation soient d’une importance vitale pour les événements nationaux.

30Toute recherche a une tournure personnelle. Pour moi, la période d’urgence après le séisme était un moment très fort qui a marqué un avant et un après dans la vie personnelle et nationale. La participation à un centre de stockage était très réconfortante pour la possibilité de collaborer dans un moment très délicat, de constater que beaucoup de gens que je connaissais ont été organisées pour faire leur part ; en outre, tous les événements qui se sont produits dans cette période m'ont invité à réfléchir, sur tout ce qui pourrait conduire à tel niveau d’organisation notamment augmenté par le biais des réseaux sociaux.

31Pour cette recherche, on va considérer les  présupposés suivants : 1. Le séisme de 2017 au Mexique, compris comme un événement, est devenu comme une résonance dans l’engagement civique des jeunes Mexicains, qui s’est traduite par un plus grand engagement civique ; 2. les social média ne sont pas seulement des instruments de connectivité, mais ils forment également de nouveaux agents sociaux ; et 3. les agents sociaux issus de l'organisation civique lors du séisme de 2017 modifient la forme des relations avec les structures politiques.

32Pour mener à bien cette recherche, des techniques qualitatives ont été appliquées. En premier lieu, on a réalise une ethnographie virtuelle (Hine, 2004), en explorant les groupes  Facebook créés pour générer des réseaux de soutien. On a analysé les sites :

33Dans les sites, on a collecté les informations quantitatives suivantes : nombre, âge et localisation géographique des participants dans le site,  nombre et dates des publications. Afin de compléter les données numériques, on a cherché des informations qualitatives qui permettent de reconnaitre les variables introduites dans le travail actuel à travers  l’examen des publications disponibles dans le groupe.

34En plus, on a réalisé des interviews  avec des informateurs clés  ayant participé au sein de ces groupes, ainsi que dans des groupes WhatsApp créés avec la même intention.

35L’interview comportait cinq questions :

  1. Comment est née l’idée de former un groupe dans les social média pour diminuer les effets dévastateurs du séisme ?

  2. Quel rôle a tenu la technologie dans la circulation de l'information et des matériaux durant cette situation d’urgence ?

  3. Existe-t-il un lien entre l'utilisation des technologies de communication et la participation des jeunes aux actions d'urgence ?

  4. Ces actions durent-elles dans le temps ou s'agit-il d'un phénomène spontané et éphémère ?

  5. Pensez-vous que l'organisation sociale du moment a eu un impact sur les événements politiques ultérieurs dans le pays ?

36On a réalisé cinq interviews avec des personnes d’âges et de localisations différentes. Tous les interviewés ont été des jeunes entre  20 et  35 ans, tous participaient dans divers groupes de soutien émergés avec le séisme, et, le plus important, ils ont utilisé les social média pour faire des liaisons entre différentes parties de l’organisation social pour atténuer les effets du désastre. Nous avons retenu prioritairement deux interviews : Elizabeth,  24 années et Benjamin,  32 années. Les deux forment des groupes très acceptés et répartis à travers du Facebook et WhatsApp et nous donnent des informations très précieuses sur la formation de ces groupes.

37L'information a été renforcée par les témoignages publiés dans un livre contenant différentes chroniques des jeunes ayant participé au travail de sauvetage (Mendiola, 2017). Pour analyser l’information obtenue par les deux instruments déjà décrits, on a utilisé la matrice suivante en fonction des variables proposées :

image

38L’analyse a permis d’établir la liaison entre les histoires recueillies et les concepts centraux dans la recherche. On a utilisé les techniques de l’Analyse Critique du Discours [ACD] (Wodak, 2003 ; Barker, 2001),  intéressée par les aspects formels du discours, mais avec un accent  sur les actions sociales  et les contextes culturels et sociaux du discours. Il y a trois fondements pour faire l’analyse : en premier lieu, éviter les explications dichotomiques ; en deuxième lieu, découvrir les contradictions qui cachent la vie sociale ; et finalement, faire une analyse autoréflexive, en reconnaissant qu’il est impossible d’effacer de la  recherche ses propres valeurs et réflexions (Wodak).

39À partir de ces fondements méthodologiques, ensuite on a analysé les plus importantes histoires collectées pendant la recherche.

Du  bruit au son : comment le catastrophe devient une symphonie humaine

40Il était 13 h 14 du mardi 19 septembre 2017. Trente-deux années s'étaient exactement écoulées depuis l’historique tremblement de terre qui avait frappé Mexico dans la lointaine année de 1985. Les commémorations étaient déjà passées. À ce moment précis, comme s'il s'agissait d'une malédiction, la terre a tremblé encore une  fois. La panique est revenue aux gens. Tous ont quitté les bâtiments où ils se trouvaient et ont envahi les rues et les places publiques de la ville de Mexico et de certains lieux proches touchés par le séisme. Le chaos régnait partout. Tout n’était que poussière et  désespoir.

41Le désordre s'est aggravé par  la chute des réseaux téléphoniques et Internet ce qui rendait la communication impossible. Cependant, un sentiment d'héroïsme était apparu spontanément au sein du peuple. En quelques minutes, il y avait déjà des gens qui essayaient d'enlever les débris dans les endroits tombés ; d'autres  se mobilisaient à l'aide de leurs motos, qui ne se sont arrêtées ni dans la file d’automobiles ni dans les obstacles apparus après les glissements de terrain observés dans différentes parties de la ville.

42Pendant la nuit, les réseaux de connexion téléphonique ont été rétablis peu à peu. C'était le moment où l'organisation était plus efficace. Dans les social média, on ne parlait que de la localisation des lieux en ruine, d'informations sur des personnes disparues ou de demandes d'aide (d'outils de fouille, de couvertures, de lampes industrielles ou d'aliments destinés aux zones calamitées). Dans ce moment précis, beaucoup de jeunes ont réagi à la catastrophe :

Mon cœur et mon esprit étaient inquiets et désireux d'aider ; j'ai continué à regarder l'histoire de Facebook, je n'ai trouvé que des publications sur tout ce qui était nécessaire, de la nourriture, des médicaments, des machines, mais je voulais travailler, je voulais être fatiguée ; j'ai donc continué à chercher jusqu'au moment où j’ai trouvé un message envoyé par un ami. Le message disait : "Créons un groupe pour aller soutenir les communautés qui ne reçoivent pas d'aide, qui est intégré ?", quelques publications plus loin, j’ai trouvé un commentaire de ma cousine qui disait : "Demain, je vais aller à Puebla pour offrir de l’aide. Quelqu'un peut-il m'accompagner ? ". (Lilia Luz, dans Mendiola, 2017 : p. 35).

43Ces demandes spontanées d'aider des personnes en besoin ont rapidement débordé et ont commencé à constituer un nouveau problème à résoudre. C’est le moment où la communication devait être le mieux organisée. Par conséquent, les premiers efforts ont été déployés pour regrouper les messages dans des espaces mieux coordonnés au sein de l'Internet même :

Personnellement, je suis allé aider plusieurs centres de collecte, mais je me suis rendu compte que toute la ville était pressée de ne pas savoir où aller. Dans certains centres, il y avait beaucoup de gens et dans d'autres, il n’y avait personne. Il était impossible de créer un "inventaire" des produits offerts. C'est ainsi qu'est née l'idée d'ouvrir ce groupe [en Facebook], où  plusieurs personnes qui se trouvaient dans différents centres de collecte pouvaient publier des informations pour rendre l'aide plus efficace (Jerry).

44En plus de Jerry, il y a eu d'autres cas similaires, comme celui de Benjamin :

Cela est venu, au moins de ma part, comme un acte de désespoir. Le tremblement de terre a eu lieu et tout le monde est sorti avec ses pelles et ses casques dans les rues pour essayer d’aider, cependant la seule chose que nous faisions était de jongler les uns avec les autres. (…) La distribution était un désordre parce qu'il n'y avait pas de logistique. (…) Pour moi, il était très évident qu'il était nécessaire de générer des nœuds de communication, il était nécessaire de concentrer l'information sur certains points pour la redistribuer et que les gens puissent prendre les meilleures décisions, car les décisions étaient prises sur la base de l'instinct, des rumeurs, des informations qui n'étaient pas claires (Benjamin).

45A ce moment, les groupes du Facebook et WhatsApp ont commencé à jouer un rôle très important dans la gestion des ressources et la vérification des informations. La chose le plus importante était la coordination d’efforts émergeant de différents lieux du pays. Il y avait beaucoup de nourriture envoyée du nord, en particulier de la ville de Monterrey ; d'autres envoyaient des chaussures de la ville de León. Au centre, les coordinations des social média ont été chargées de livrer  aux points les plus touchés situés dans les États de Puebla, Morelos et Mexico :

Il y avait beaucoup de groupes :un groupe de  transporteurs, un autre d’éditeurs,  un groupe avec les coordinateurs, beaucoup d'autres choses qui faisaient comme c Sismomex  la carte de Google Maps avec les tremblements de terre, avec les lieux détruits, les centres de collecte et autres,  ... je pense qu’il y avait d’autres groupes… ... je ne sais pas je ne me souviens pas. Avec d’autres, je n'ai pas fait de groupes mais je leur ai parlé directement au téléphone (Elizabeth).

46Grâce à ces premiers efforts de communication, le leadership spontané de la population a été détecté et il a permis une meilleure organisation :

Soudain, on parle avec des gens de tous les côtés, avec des leaders, des leaders naturels, pas des leaders qui avaient une position politique ou dans une organisation, mais simplement qui prenaient le rôle ; nous avons commencé à parler avec plusieurs et je me suis rendu compte que les gens dans le pays ont commencé à avoir des problèmes avec de tels voyages et aide, des problèmes de sécurité, de logistique, de distribution, de communication (Benjamin).

47Le leadership a engendré également la cohésion sociale, ce sentiment d’être soi-même qui se répandit rapidement. Ce sont des leaderships qui échappent aux structures gouvernementales, totalement discréditées suite aux rumeurs constantes d'actes de corruption concernant le traitement des aides. Les nouveaux commandants populaires sont l’exemple parfait de la résonance (cf. infra) :

La population a envahi les rues pour faire ce qu’elle pouvait, comme elle pouvait et avec ce qu’elle pouvait. Personne ne nous a organisés, personne ne nous a dirigés et personne ne nous a instruits. C’est le sens de la solidarité, de l’empathie, de l’aide et, surtout, de l’instinct humanitaire qui nous a guidés à ce moment. L'altérité a disparu, nous appartenions tous au même groupe et donc si le prochain était mal, moi aussi. (Yolanda C. Cruz, dans Mendiola, 2017 : p. 88).

48La cohésion sociale ne fait pas la distinction entre le sexe ou l'âge. Hommes et femmes, adultes et jeunes, tous se sont unis pour rassembler leur enthousiasme et, parfois, leurs talents, afin de coordonner les actions et les ressources disponibles. Dans les meilleurs moments de la synergie, cela a permis de tirer le meilleur parti de chacune des personnes impliquées dans le processus de sauvetage après la catastrophe :

La chose intéressante est qu'il y avait un mélange des capacités. Je pense que la capacité technologique était entre les mains des plus jeunes, cependant, pour des raisons évidentes, les générations un peu plus âgées  étaient capables d’apporter d’autres types de ressources technologiques, telles que les transports, les voitures (Benjamin).

49La jeunesse est en même temps un avantage important par l’enthousiasme et l’énergie mobilisée dans chacune des actions. Mais ces efforts n’ont pas suffi à faire en sorte que les informations soient diffusées efficacement. Même si les actions importantes ont été coordonnées, parfois les flux excessifs de personnes et de ressources ont semé la confusion et générer le chaos au lieu d’aider les sites d’urgence :

Un point important est que il y avait trop d’informations  sur les social média, et trop d’informations ne sont pas seulement du type: "ici, vous avez besoin d’aide" reproduit 20 fois toutes provenant du même endroit, mais trop d’informations concernant les personnes qui donnent des opinions, les personnes agaçantes,  les personnes prenant des selfie pour poster qu’ils étaient là pour ramasser des pierres ; il y avait les personnes qui soutenaient réellement et les autres qui prenaient la photo  (…) Il y a trop de choses qui se propagent et les gens les suivent et jurent même de savoir pourquoi, mais ils ne le savent pas vraiment. Pourquoi le font-ils ? On  a besoin d’intelligence émotionnelle, ils ne réalisent pas qu’ils sont manipulés, ils ne réalisent pas qu’ils se laissent porter (Elizabeth).

50A la fin du désordre, on peut affirmer qu’il s’agit d’un phénomène transitoire, qui n’avait pas des suites ou des conséquences dans d’autres aspects de la vie sociale et politique. « Nous sommes entrés dans une sorte de choc [pendant l’urgence], mais lorsque le temps est passé, nous avons oublié l'organisation et tout ce que nous avons fait de bien à ce moment-là » (Jerry). Seulement quelques cas ont duré dans le temps et ont retenu l'attention des victimes :

Il y a eu le tremblement de terre, le travail et les activités scolaires sont coupés dans la région centrale du pays, ce qui donne le temps nécessaire aux gens pour venir ensemble et faire des garde-mangers et les distribuer; mais à la fin de la journée, une fois que les activités normales se sont reinstallées, l'aide est ralentie. J'ai très peu vu de personnes qui sont restées dans le travail de génération de projets ou de développement social, qui sont restées dans un programme de bénévolat ou qui continuent à faire des dons de manière permanente. Cela a disparu, a duré deux semaines et a ensuite disparu (Benjamin).

51Cette information est confirmée sur toutes les pages Facebook sélectionnés. Le site "Terremotos Mexico" est le plus actuel et publie des informations sur les catastrophes naturelles qui se passent actuellement, et reste actif avec 700 membres au moment de la clôture du texte. De son côté, le profil "Centros de Acopio Sismo Mexico" a été réactivé en septembre 2018 après les inondations survenues dans l'État de Sinaloa, dans le nord du pays ; c’est le même cas pour l'espace appelé "Yo Apoyo a México". Et quant à l'espace "Terremoto MEXICO 2017", il a également perdu de sa pertinence et n'a été republié que vers l'anniversaire du phénomène. Enfin, le site "Terremoto 2017 Ayudemos a México" est devenu un site publicitaire pour une guilde d'acteurs de la ville de Guadalajara, Jalisco.

52La normalité rétablie, la grande majorité de la population revient à ses emplois, à des études, à des activités domestiques et même à des loisirs. Peu à peu, on n'a parlé plus du séisme, mais des centaines de personnes habitaient encore dans des chambres provisoires. Un an après la tragédie, ces malheurs persistent dans les rues de Mexico et dans certaines populations des provinces touchées. Il y a des problèmes en suspense que ni l'État ni les citoyens n'ont traités.

Réflexions finales

53Selon notre recherche, il ne fait aucun doute que ce tremblement de terre est un événement  au sens du Žižek : "un effet qui apparait dépasser ses causes" ; car “il n’y a jamais d’événement sans conséquences" car l’événement « survient toujours à quelqu’un ». Il n’est jamais un fait objectif, mais une rencontre entre un fait et un sujet, de l’ordre du sens” (Bensaïd, 1999). Le séisme est un effet supérieur a ses causes, est une liaison entre lui-même et tous les sujets impliqués.

54Cet événement a généré le lien entre le fait (ou plutôt les ruines) et les sujets sous forme d’onde sonore. Les ondes telluriques se sont dispersées sur tout le sol mexicain, mais il y a eu également une vague expansive qui a touché les personnes impliquées dans les actions de sauvetage et de donations qui ont suivi la catastrophe. L’événement a été une onde expansive avec la destruction, mais aussi dans la résonance constructive qui a émergé dans la population. La propagation de ces forces héroïques a provoqué une réaction en chaîne rarement observée chez les Mexicains.

55Il est également important de noter que l'onde sonore caractérisée par une énorme force de propagation, a traversé les corps et les a fait résonner. Le son ne respecte pas les barrières et se propage même lorsqu’on veut l’éviter. En revanche, le son est en relation avec le temps, sa durée est l’une de ses caractéristiques principales. Au début, il se répand et après il se tait. De même nature, le groupe social qui a émergé de l'aide s'est comporté de la même manière . Il a sonné, il a percé des corps, il s'est fait entendre ; il  a retenti fort dans tout le pays, puis s'est tu lentement.

56Par cette métaphore, on peut très bien comprendre ce qui s’est passé. Au début l'événement était assez fort (bruit), il est devenu ensuite sonore (musique) dans le corps des citoyens participants, mais il n'y a pas assez d'écho pour générer un engagement social, même qui n'existe pas en silence.

57Il est très clair que les social média étaient indispensables à l’organisation civique. Les acteurs qui ont décidé de prendre en charge les espaces de communication ont bénéficié d'un leadership spontané, ce qui s'est traduit par de nouvelles agentivités, bien au-dessus des structures, des institutions en charge, comme l'a démontré le cas des remorques interceptées par le gouvernement de l'Etat de Morelos2 et qui ont été partiellement récupérées par les citoyens impliqués dans des centres de collecte et d'autres formes d'assistance directe aux citoyens concernés.

58Il est difficile d’établir à quel point ces nouvelles agencies parviennent à modifier réellement les structures sociopolitiques, surtout quand on a montré que la symphonie de l’organisation humaine était devenue absolument silencieuse, sans échos, sans résonances. Au milieu de cette situation, il convient de se demander si le passage du bruit au son est capable de laisser des traces dans  la mémoire. Tout le monde est capable de se souvenir de la mélodie de sa chanson préférée. Si cet événement a généré des chœurs indissolubles qui ont rempli le cœur de tant de personnes, il me semble que la mémoire persiste.

59Il y a des résonances, et des souvenirs qui persistent. Surtout quand, par hasard, le 19 septembre est déjà la date du séisme au Mexique. Je souligne : le séisme ; pas celui de 2017, ni celui de 1985 ; il s'agit du séisme en tant qu'événement qui dépasse ses coordonnées spatio-temporelles. Revenant à Žižek (2016), « un événement n'est pas quelque chose qui se passe dans le monde, mais un changement d'approche à travers lequel nous percevons le monde et nous nous y relions » (p. 23).

60En ce sens, le séisme est un changement d’orientation pour tous les Mexicains, en particulier pour les jeunes, considérés comme apathiques et non engagés avant le séisme. Certainement, maintenant, le monde se sent différent. Et en tant que partie du monde, ils sont également perçus différemment de cette génération sans compromis, qui,  ont transmis leur engagement pour WhatsApp, l’engagement résonne encore dans la mémoire qui les rappellera finalement dans la rue pour sentir à nouveau marcher à côté de moi est un autre corps de moi-même.

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Notes

1  Il y a une antécédente dans la campagne de 2004. C’est le cas de Howard Dean , gouverneur de l’Etat de Vermont, qui obtient 350,000 donneurs sur l’Internet. Il a obtenu la troisième place aux primaires du Parti Démocrate. (Seoane, 2008 : 222).

2  Voir https://www.proceso.com.mx/504396/denuncian-gobierno-graco-ramirez-condiciona-ayuda-en-morelos

Pour citer ce document

Omar Cerrillo Garnica, «Le séisme de 2017 au Mexique : Social Media, engagement civique et jeunesse dans des situations d’urgence», French Journal for Media Research [en ligne], Conference Proceedings/Actes de colloques, Minorities/Minorités, mis à jour le : 21/12/2018, URL : http://frenchjournalformediaresearch.com/index.php?id=1739.

Quelques mots à propos de :  Omar Cerrillo Garnica

Docteur, Tecnológico de Estudios Superiores de Ecatepec – Mexique

 

 

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