French Journal for Media Research

Thomas Atenga

Flora Amabiamina (2017), Femmes, parole et espace public au Cameroun. Une analyse de textes des littératures écrite et populaire, Bruxelles, Peter Lang,  315 p.

1La condition de la femme connaît des évolutions tangibles dans la société patriarcale qu’est le Cameroun. Un de ces itinéraires d’émancipation est perceptible dans le surgissement de leur parole dans les arts (musique, roman, théâtre, etc.) que Flora Amabiamina nomme dans son livre, littératures écrite et populaire. Dans cet ouvrage, elle tente de restituer comment cette parole s’est vocalisée en « rupture avec l’existant, le posé, l’admis, le silence, la résignation… », p. 17. Elle s’intéresse plus particulièrement à la manière dont le sexe est mis en mots et en maux dans un contexte où « la mobilisation de la parole dans l’espace par les femmes (…) est une donnée récente. Elle manifeste une reconversion des mœurs et une mutation de la société », p. 21. C’est depuis bientôt quatre décennies note-t-elle qu’une « certaine parole féminine publique se libère, s’enhardit, se vulgarise et se paillardise. Les femmes ont incontestablement décidé d’ériger leur parole en une arme avec laquelle elle brise les interdits, les tabous. (…) Le sexe investit ladite parole et s’y pose à la fois en tant que genre littéraire et outil de combat », p. 21.

2L’auteure déploie sa démonstration autour de 6 chapitres qui retracent comment la parole féminine est sortie des espaces subalternes et réservés comme la cuisine pour constituer un discours alternatif dans un environnement culturel où « la parole concourt à  sa manière à hiérarchiser la société », p. 55. De la cuisine, cette parole sexuelle et sexuée a investi les lieux de la culture populaire qui « comprennent à la fois les dimensions artistique et littéraire. Après le sport roi, le football, la musique et la comédie sont les éléments de rassemblement les plus déterminants de la société camerounaise », pp. 77-78. La parole sexuelle n’est pas réquisitoire contre les hommes. Elle est consensuelle en ce sens que ses messages ont pour objectif de « faire converger les intérêts de l’auditoire. On le note dans les chansons qui stigmatisent la gourmandise sexuelle de l’homme pendant qu’elles célèbrent l’appétence de la femme (…) qui convoque dans cette optique, des arguments d’autorité pour justifier son appétit démesuré ». En guise d’illustration de cette chanson paillarde féminine, elle cite par exemple un couplet d’une des précurseuses connue sous le nom de scène de K-tino : « j’aime manger les pieds de l’homme. Les pieds de l’homme sont très bons. J’aime manger la bouche de l’homme. La bouche de l’homme est très bonne. J’aime porter les cloches de l’homme. Elles bougent bien. Aaah ! les petites cloches. L’homme a deux cloches… »  

3La parole sexuelle de la femme comme enjeu d’émancipation et de recomposition de l’ordre social et anthropo-culturel au Cameroun se retrouve aussi dans les littératures lettrées comme le roman, le théâtre, la poésie qui devient ici ce qu’elle qualifie de « poérotique » ou « pornopoétique », p. 114. Au final, la sexualisation du discours féminin et ses techniques de modalisation « diffèrent selon les énonciatrices. Autant certaines se font discrètes en utilisant un lexique seyant ou caché, autant d’autres privilégient le verbe cru et direct, le but étant une sexualisation maximale du discours… », p. 156. Ces littératures participent de l’institutionnalisation d’un pornosphère qui elle-même est signifiante des logiques d’indignation de la société en quête de sens, et où les recherches d’escapisme et la résignation collective s’enchâssent. La femme fait émerger des registres de transgressions, d’indocilité qui contraignent la société camerounaise à une nouvelle « aperception de son rôle et de sa place », p. 284. Si elle a fini par constituer une arme, la parole sexuelle des femmes camerounaises est donc militante, subversive et fait sens en ce qu’elle est une « monstration de sa jouissance de la liberté », p. 290. Elle la construit en s’arrachant quotidiennement à la domination de l’ordre phallocratique et patriarcal.

4Dans son livre, Flora Amabiamina indique quelques données qui permettent de se faire une idée de la sous-représentation de la femme camerounaise dans la sphère politique. C’est une des rares articulations qu’elle fait dans son ouvrage entre sexe et ordre politique. Bien que spécialiste des études francophones, son livre aurait pu faire une incursion dans l’univers des rapports entre parole sexuelle et ordre non plus seulement anthropo-culturel, mais politique. Parlant du Togo d’Eyadema, Comi Toulabor (1992) a montré comment les littératures dites populaires, notamment la chanson et la place que le sexe y tenait était constituant de la dérision politique. Denis-Constant Martin (2004) le montre aussi assez éloquemment.

5La parole sexuelle des femmes camerounaises objet de son ouvrage s’énonce dans un autoritarisme politique de plus de 35 ans. Les enjeux conatifs entre parole sexuelle des femmes et société ne se situent donc pas seulement dans les champs anthropologique et culturel. Ils s’enracinent aussi dans l’ordre politique, dans un système de pouvoir. Mongo Beti le laisse déjà entrevoir dans Trop de soleil tue l’amour. Les champs de la littérature écrite et populaire ne sont pas des champs autonomes. Leurs formes de scribalité et registres d’énonciation jaillissent certes d’un ordre anthropologique et culturel, mais ceux-ci sont eux-mêmes subordonnés ou sous domination d’un ordre politique et d’un régime de gouvernement des corps et des esprits au cœur desquels les femmes, le sexe ne jouent pas toujours seulement des rôles périphériques comme le souligne d’ailleurs la revue Politique africaine dans le n° 95 de 2004 sur les premières dames d’Afrique. Le livre de Flora Amabiamina est  profus en analyse et d’une richesse sur la problématique de la parole sexuelle féminine au Cameroun jusque-là jamais abordée sous cet angle. Mais il aurait pu davantage mettre en évidence que les liaisons, les rapports entre parole sexuelle des femmes, ordre culturel et politique sont dans son pays d’étude, plus paradoxaux et complexes qu’il n’y paraît.

Pour citer ce document

Thomas Atenga, «Flora Amabiamina (2017), Femmes, parole et espace public au Cameroun. Une analyse de textes des littératures écrite et populaire, Bruxelles, Peter Lang,  315 p.», French Journal for Media Research [en ligne], Full texts/Numéros en texte intégral, 9/2018 Ethics, Media and Public Life, Notes de lecture/Book Review, mis à jour le : 22/01/2018, URL : http://frenchjournalformediaresearch.com/index.php?id=1586.

Quelques mots à propos de :  Thomas Atenga

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