French Journal for Media Research

Jean-Bernard Cheymol

Mobiliser en peu de temps. Le discours de sensibilisation éthique dans les programmes courts sur l’environnement (Les Héros de la biodiversité).

Résumé

Dans les programmes courts sur l’environnement, la brièveté du discours crée une forme spécifique de conscience éthique. Elle appelle, dialectiquement, son propre dépassement dans l’action durable et semble un mode d’expression adéquat à une éthique de l’initiative, plus appropriée que celle du devoir à un combat difficile.

Abstract

In short programmes about the environment, the brevity of the discourse creates a specific form of ethical conscience. It brings about, dialectically, its own surpassing into durable action and seems to be a form of expression appropriate to ethics of initiative, more appropriate than the ethics of duty concerning a difficult battle.

Texte intégral

Introduction

1Dans le contexte de raccourcissement contemporain du discours médiatique, qui requiert des stratégies d’adaptation, au milieu des programmes courts qui foisonnent à la télévision, certaines émissions tentent de sensibiliser les téléspectateurs à la nécessité de se mobiliser pour défendre la biodiversité. Pour cela, elles mettent en lumière et en valeur l’action de gens ordinaires qui se distinguent par leur audace, leur inventivité ou leur ténacité. C’est le cas par exemple d’Émission de solutions, diffusé sur France 2 et sur France 5, mais aussi des Héros de la biodiversité, auquel est consacré cet article, série de vingt-six programmes courts sous forme de mini-documentaires1, diffusés sur France 2 et sur France 3. Chaque épisode met en valeur des individus, des associations ou des scientifiques qui s'investissent pour préserver la biodiversité, tant sur mer que sur terre. Dans un contextede « dissipation » des messages (Esquenazi, 1996), qui se succèdent en s’effaçant les uns les autres, comment sensibiliser à l’éthique alors que celle-ci suppose une durée, une constance dans la volonté à la racine de toute détermination ? Émerge grâce à la brièveté de l’émission télévisuelle une conscience éthique qui, loin d’être inférieure ou tronquée par rapport à une conscience supposée pérenne, prend une forme spécifique du fait même de sa brièveté. Nous verrons comment, en une forme de dialectique, la brièveté crée un appel au dépassement constitutif d’une conscience spécifique et en quoi l’évocation brève d’une série d’exemples singuliers fournit une visée concrète de l’universel moral. Enfin, la brièveté du discours permet de donner davantage conscience du possible qu’un discours long. En cela, le programme court semble un mode d’expression adéquat à une éthique de l’initiative, plus appropriée que celle du devoir au combat à un combat difficile où il ne s’agit peut-être que de retarder l’inéluctable.

Le bref créateur de conscience : une dialectique de la brièveté

2Est à l’œuvre dans le programme court Les héros de la biodiversité une dialectique de la brièveté, dans la mesure où cette dernière crée le besoin d’un auto dépassement, constitutif de l’émergence d’une conscience2, d'ordre éthique et, associée à la focalisation sur une suite de situations tellement singulières qu’elles tendent à l’exceptionnel, offre une visée concrète de l’universel moral.La brièveté pointe en effet un manque : le bref appelle son propre dépassement en direction d’un au-delà du discours télévisuel, en l’occurrence en direction d’un point de vue éthique et écologiste et du temps long de l’action politique et citoyenne. La brièveté implique une inadéquation entre un fond et une forme qui ne parvient pas à le contenir, qui est source du dépassement nécessaire de la forme brève dans la conscience qu’il faut un engagement de long terme pour résoudre les problèmes soulevés dans l’émission courte. En effet, de façon structurelle, le bref est elliptique, il signe un manque une impuissance ou une faiblesse qui tiennent à un décalage.

3Ainsi, dans les Héros de la biodiversité, le ton dramatique de la voix off, dans la rapidité du débit d’un discours qui va peut-être un peu trop vite pour que l’on comprenne facilement, qui donne le sentiment qu’il y aurait beaucoup plus à dire, fait sentir que si on parle un peu des problèmes de la biodiversité, c’est toujours trop peu. En outre, fréquemment, le présentateur en voix off, Allain Bougrain-Dubourg, insiste sur le temps depuis lequel le scientifique travaille à ses recherches, mettant ainsi en exergue la disproportion entre la durée de ce travail et celle de l’émission et entre les efforts consentis par le téléspectateur et ceux qui l’ont été par le « héros de la biodiversité ». Alors que l’émission brève est une ouverture immédiate accordée au téléspectateur sans aucun effort de sa part, l’effort consenti pour connaître le milieu, l’espèce en question, par un homme souvent simple et tenace et pour préserver l’environnement est important et long. Souvent, le discours bref comporte un acte d’appel implicite, comme dans le message court de SOS dont les émissions sur l’environnement tendent à se rapprocher : la brièveté du SOS porte la trace des conditions difficiles d’écriture du message et de la nécessité qu’il y a à secourir son auteur. D’une façon comparable, les protagonistes des émissions sont à aider ou à protéger, d’autant plus vite que l’émission qui leur est consacrée est courte. Un respect particulier est notamment voué à l’animal en voie de disparition, a fortiori lorsqu’il est montré brièvement : en une forme de dramatisation, la brièveté accentue l’urgence de la situation, la nécessité et le devoir de prendre part, d’une façon ou d’une autre, au sauvetage de l’espèce menacée, à la préservation de tel ou tel écosystème.

4Dans ces émissions courtes sur l’environnement, est offert au téléspectateur un discours manifestement trop bref, qui contient en lui-même un appel à en savoir plus et à poursuivre une relation interrompue trop tôt. Il se crée une dynamique liée à l’incomplétude du bref, affecté d’une insuffisance constitutive qui appelle son propre dépassement. Le bref, foncièrement trop bref, se nie dans ce cas lui-même pour se dépasser dans la pérennité d’une conscience. On retrouve ici l’esprit de la dialectique hégélienne, où le temps, plutôt que de servir de cadre à la succession d’instants qui se succèdent immédiatement, est producteur de la conscience, en tant qu’il est le lieu du mouvement de l’esprit. Dans l’émission, la dialectique du bref, à l’œuvre dans son auto-négation et son dépassement dans le temps plus long de l’action, est propice à l’apparition de la conscience, en l’occurrence éthique.

5Une dialectique du singulier se trouve étroitement associée à celle du bref : bien que le sujet soit infiniment vaste, il semble que l’évocation brève d’un cas singulier, voire la plongée dans une situation singulière permette d’accéder à une visée concrète de l’universel moral que constitue l’impératif de préservation de la biodiversité. Ainsi, l’émission relate brièvement un cas très particulier d’initiative dans la protection de la biodiversité, présente une série de cas singuliers qui participent à la défense de l’universel représenté par la biodiversité et l’exigence de sa préservation. Bien que chaque cas soit doté d’une valeur exemplaire, il est évoqué sobrement, sans qu’il soit fait mention sans montrer la façon dont il sert la loi, la règle morale qu’il viendrait illustrer. L’exemple parle de lui-même, sans qu’il soit nécessaire d’expliciter la relation qu’il entretient avec la loi. Au lieu de renvoyer à celle-ci en procédant à une généralisation, plutôt que de rappeler une règle morale générale et abstraite enjoignant de préserver la nature, l’émission choisit de rester dans la singularité, voire d’en accentuer le caractère exceptionnel, ce qui est très approprié pour mettre en relief la diversité du vivant et crée un rapport original avec l’universel3. On assiste à une plongée dans le singulier4, ainsi isolé et délié de la loi générale, ce qui se traduit de plusieurs manières.

6La brièveté de l’émission insiste sur la singularité, en pointant un cas unique d’héroïsme pour la protection de la biodiversité et en l’isolant. En effet, toute généralisation est rendue impossible par le caractère impromptu du programme bref et par sa durée trop réduite pour qu’émerge du cas mis en exergue une règle générale qui le rapprocherait des autres cas évoqués dans l’émission. Notamment, l’apparition à l’écran de cet exemple est caractérisée par la décontextualisation d’un message isolé dans le flux des annonces, programmes (le bulletin météorologique, etc.) et publicités qui l’entourent.

7Le lieu de l’action est un endroit souvent éloigné dans lequel on plonge sans préparation, dans lequel on est comme transporté brusquement un peu comme par hasard, l’impression d’étrangeté d’un lieu lointain se trouvant accentuée par le générique qui met en scène une plongée dans l’océan, faisant perdre ses repères au téléspectateur. L’attention à la biodiversité suppose un tel arrachement aux repères traditionnels et un décentrement du regard, pour que le téléspectateur puisse s’intéresser aux organismes les plus éloignés de son environnement direct. Symbolique de ce décentrement est, la plongée dans l’océan, dans le générique de début, qui signifie la nécessité, pour être sensible aux problèmes de la nature, de changer d’univers, qui plus est pour l’univers marin, souvent oublié alors qu’il est pourtant géographiquement majoritaire. De même, le choix de donner la vedette à des hommes aussi bien qu’à des animaux : dans l’émission sur le lynx, la mise au point initiale sur le caractère de l’animal est significative d’une volonté de renverser la hiérarchie des êtres dans la nature pour mieux défendre la biodiversité.

8Les différentes émissions présentent des cas toujours originaux, les recherches de tel ou tel scientifique sur un animal très précis et parfois petit, voire microscopique. Ainsi, les premiers sujets diffusés se sont intéressés respectivement aux cistudes, une espèce de tortues, ou au miconia, un arbre originaire du Mexique et d’Amérique centrale et du sud, ou encore à la découverte d’espèces de poissons inconnues après une série d’éruptions volcaniques à la Réunion, ce qui constitue une forme de singularité absolue. Une telle diversité de sujets originaux constitue en elle-même une image de la biodiversité. L’originalité des solutions est également à souligner, qu’il s’agisse de créer une association, d’aménager sa mare, ou de se livrer à un travail de laboratoire plus complexe. Quelques exemples de héros suffisent à illustrer la diversité et l’originalité des cas évoqués : Philippe Koubbi établit l’inventaire des poissons des fonds sous-marins côtiers d’Antarctique, peu connus à ce jour, et effectue des recherches pour comprendre comment ils résistent au froid. Franck Mazeas, chargé de mission écologie marine en Guadeloupe, collecte des gamètes issues de la ponte des coraux avec une équipe composée de plongeurs, techniciens, scientifiques et caméramans pour pouvoir travailler sur leur développement in vitro afin de parvenir à développer des coraux en laboratoire. Sophie Gogne crée une association pour sensibiliser les enfants à la disparition des tortues vertes, victimes de braconnage. Sylvain Henriquet réintroduit des vautours dans les gorges du Verdon avec les équipes de la Ligue pour la protection des oiseaux. Raoul Jacquin cultive son jardin sans pesticide et accueille des grenouilles dans sa réserve d’eau.

9Cependant, cette plongée dans le singulier ne confine pas à une coupure à l’égard de l’universel de la loi éthique qui a pour contenu la nécessité de protéger la biodiversité. Le traitement du sujet par le biais d’une série d’exemples présentés brièvement ne détourne pas de toute visée éthique à caractère universel,iln’est pas non plus seulement un moyen de fournir une série d’exemples valant seulement comme des illustrations d’une loi générale. Au contraire, le rapport spécifique avec l’universel qui est ici défendu consiste en un approfondissement de la singularité en exceptionnalité : il apparaît alors, selon la logique hégélienne de l’universel concret, non dans l’abstraction d’une généralité, mais dans la diversité de chacune de ses manifestations. En effet, l’universel est souvent suspecté d’être une abstraction. On a ainsi pu critiquer les droits de l’homme comme n’empêchant aucunement le mépris de ces droits dans les faits. Hegel, notamment, contre l’universel abstrait de la loi morale ou de la liberté absolue, conçoit alors un universel concret qui naît dans le singulier, c’est-à-dire une singularité ou particularité qui s’élèverait d’elle-même à l’universalité. Cet universel peut notamment s’incarner dans des figures historiques, tel Napoléon, c’est-à-dire dans des individualités suffisamment singulières et exceptionnelles pour viser l’universalité. C’est ainsi que les hommes de science ou acteurs de la protection de l’environnement se trouvent « élevés » au rang de « héros ». Dans ce cas, la singularité peut, grâce à son caractère exceptionnel, être porteuse d’une forme d’exemplarité susceptible d’universalisation. La brièveté de l’émission, qui met en valeur la singularité des cas évoqués, permetune telle visée spécifique de l’universel par le singulier, fondamentale dans le cas de la défense de la biodiversité, puisqu’il s’agit de défendre un ensemble d’êtres infiniment divers qui requièrent une attention infinie et universelle aux détails de la nature. Pousser la singularité jusqu’à l’exceptionnel et à l’exemplarité permet de porter attention à une universalité du singulier, se rendre conscient que protéger les êtres vivants tous dans leur ensemble c’est aussi les protéger chacun individuellement. Dans l’émission, le singulier s’approfondit ainsi et se dépasse dans l’universel. Une telle relation entre singulier et l’universel peut être qualifiée de dialectique, au sens où selon Hegel, la dialectique consiste en un dépassement où la négation est assortie de la conservation du nié. Ainsi, dans cette dialectique du singulier, la particularité extrême d’une situation singulière peut rendre toute situation singulière en ce sens, de façon universelle : quelque part, en un lieu très précis du globe, (singularité sur laquelle insiste la brièveté, qui limite à un exemple et à un seul) c’est potentiellement partout.

10Sur le plan visuel, la dialectique du singulier est à l’œuvre dans l’emploi d’un procédé spécifique au début du générique de l’émission, un zoom – paradoxalement élargissant – sur l’infiniment petit qui se transforme en infiniment grand : il se produit un renversement entre infime et immense qui met en évidence leur réversibilité. Le générique de l’émission commence par un œil cadré en très gros plan. Le contour de l’œil et les paupières sont teintés de gris, ce qui tranche avec le bleu azur de l’iris. Plus on se rapproche de celui-ci, au moyen d’un zoom relativement rapide, plus cet iris bleu se divise en une zone bleu-vert sur le haut et une zone d’un bleu plus foncé sur le bas, où apparaissent des poissons nageant en banc. A force de se rapprocher le regard pénètre à l’intérieur de l’œil, la pupille disparaît de l’écran. Cet intérieur est en réalité un univers marin au sein duquel le regard est plongé, la caméra orientée vers le haut et vers la lumière qui perce à travers l’eau. En une forme de réversibilité, la pupille est remplacée par un halo lumineux formé par le soleil vu depuis les profondeurs de la mer. Brusquement, le décor change, le bleu de l’océan se transforme dans le vert d’une végétation luxuriante et les poissons en papillons virevoltant puis s’envolant dans les airs. Le zoom sur l’œil et l’élargissement sur l’océan crée un effet très spécifique de zoom paradoxal sur l’infini, est symbolique d’une singularité qui s’approfondit, dialectiquement, en universalité : constitutif de cette conscience où le détail de notre environnement, ici et maintenant, est essentiel, où tout se joue, la survie du monde entier, dans ce regard pourtant furtif porté sur une situation très particulière mais cruciale.

11Outre sa dimension spatiale, l’universel a une dimension temporelle : ce qui est universel vaut en tous les endroits mais aussi dans l’ensemble du passé et de l’avenir. De ce point de vue, notons que l’émission survient généralement sans que le téléspectateur puisse attendre sa diffusion, les programmes courts pouvant alors donner l'impression de surgir à l’écran de façon impromptue, comme par hasard. Or n’importe quand, c’est aussi potentiellement toujours, voire – mieux encore – à chaque instant potentiellement et non dans un avenir indéterminé. L’émission, dans sa présence inopinée, suggère que tout instant peut être le bon pour agir. En cela, l’universalité du champ d’application de la loi morale perd l’abstraction qu’on lui reproche parfois : vouloir défendre la biodiversité pour toujours revient ici à chercher le moyen de le faire à chaque instant.Le moment et le lieu sont si particuliers qu’ils pourraient être n’importe lesquels, donc tous les instants et tous les lieux, éventuellement. La dialectique du singulier consiste en un renversement du singulier dans l’universel, donc de la hiérarchie dans l’être, entre substantiel et accidentel, conforme à la logique hégélienne qui revisite l’opposition héritée d’Aristote entre substance et accident. L’objectif est de faire prendre conscience que les enjeux les plus généraux, voire universels, ne concernent tout le monde que parce qu’ils concernent chacun, et même chaque être vivant en tant qu’il appartient à un tout organique, dont les parties sont interdépendantes.

12 Ainsi, selon la double dialectique que l’on vient de mettre en évidence, l’évocation brève d’un cas singulier produit la conscience de la nécessité d’agir indissociablement ici et maintenant et aussi pour toujours dans un avenir infini ; de même, à la fois dans le détail pour l’univers. Toutefois, il ne suffit pas de donner le sentiment de la nécessité ou du devoir de préserver la biodiversité, mais aussi celui du possible, ce à quoi le programme court, du fait même de sa brièveté, contribue.

Donner le sentiment du possible : une éthique de la créativité

13Dans la lutte pour la préservation de la biodiversité, le temps joue contre nous : un tel projet souffre d’un retard structurel dès lors que la disparition des espèces est irréversible et semble un processus souvent très difficile à arrêter. Cela place l’acteur de cette lutte devant un combat extrêmement difficile, si ce n’est perdu d’avance, où l’ampleur du phénomène semble dépasser les possibilités d’action actuelles et où il ne s’agit peut-être, selon les plus pessimistes, que de retarder l’inéluctable. Dès lors, l’enjeu de l’évocation brève d’une solution à un problème écologique est de montrer qu’il est possible de se réapproprier le temps pour prendre l’initiative. Face à la pression temporelle qui s’exerce sur l’action, dans un monde où l’on manque foncièrement de temps5, il convient de redonner le sentiment du possible ici et maintenant. Telle est la fonction des programmes courts sur l’environnement, comme Les héros de la biodiversité ou Émission de solutions, qui donnent le sentiment que même si l’on manque de temps, il est possible d’agir, à condition de ne pas se laisser aller au pessimisme lié à la pression temporelle. Au-delà d’une éthique classique du devoir et de la responsabilité, émerge une éthique spécifique, qui promeut la créativité dans la recherche de solutions ainsi que la disponibilité pour des possibilités nouvelles.

14Une éthique de la créativité consiste à privilégier la recherche et de l’invention de solutions. Une telle conception de l’éthique pourrait trouver une origine dans la pensée de John Dewey, selon lequel l’attention à l’éthique ne consiste pas à appliquer un modèle ou un principe prédéterminé, en fonction d’une fin, souvent absolue, posée antérieurement, mais à chercher la fin vers laquelle tendre, dans l’expérience d’une situation (Dewey, 2011). J. Dewey considère, dans La formation des valeurs, que, loin d’être donnée a priori, la valeur se crée dans la recherche d’une solution à un problème. De ce point de vue, pragmatiste, l’action est intrinsèquement créatrice de fins, ce que réaffirme et développe Hans Joas (Joas, 1999). Dès lors, l’engagement éthique n’est pas conçu, de façon restrictive, comme respect d’une règle intangible qui limite les possibilités d’action, mais comme volonté ou désir de créer des solutions nouvelles pour faire évoluer positivement une situation.

15Or le discours des Héros de la biodiversité est moins prescripteur que montrant simplement ce qu’il est possible de faire pour la préservation de la biodiversité. Le parti pris du programme court est de montrer, sans les juger en les valorisant par un commentaire élogieux, des initiatives, des actes libres et novateurs. Dans l’émission pour l'association Symbiose, Allain Bougrain-Dubourg affirme d’ailleurs : « montrer les choses, c'est une façon de servir la biodiversité ». Notamment, les émissions mettent en valeur l’audace des initiatives et le courage de l’innovation plus que le respect de la loi. Le choix de centrer l’émission sur une personne, vantée comme un « héros », est une façon d’attribuer la responsabilité entière d’une action ou d’une recherche à un seul esprit, capable de créer de toutes pièces la solution qui fait l’objet de l’émission. Dans l’activité de ce héros, est valorisée tout particulièrement l’inventivité et la différence. Dans l’émission sur les poissons inconnus de Durville, le scientifique, en tenue de plongée sur un bateau, aventurier de la recherche, est présenté comme confronté à l’inconnu, matérialisé par les formes étranges prises par les poissons découverts. La brièveté joue un rôle dans la mise en valeur de l’initiative en ce qu’elle tend à isoler un contenu et à le mettre en exergue dans sa différence. L’évocation courte d’un temps long, ici de celui de l’action entreprise et à poursuivre, donne l’illusion d’un renversement des rapports de durée et d’une condensation de l’action, donc d’un pouvoir accru de celui dont l’initiative est présentée. En outre, brièveté et créativité ne sont pas sans lien. Il existe une créativité du bref, en ce qu’il ouvre, crée des perspectives fécondes. C’est peut-être ainsi que le court métrage s’affirme comme un lieu de grande créativité cinématographique. Il est le lieu du possible et de son foisonnement, essentiellement parce qu’il déjoue l’anticipation d’une réalisation future, en une forme d’abstention ou de suspension. Le possible qui se crée dans la brièveté n’est pas limité par les exigences de la projection anticipatrice. Bergson préfère le nommer « virtuel », car il n’a pas à se « réaliser », en se limitant6, mais à « s’actualiser », en une création de différence où il se différencie de lui-même, dans la mesure où « l’actualisation du virtuel se fait toujours par différence, divergence ou différenciation » (Deleuze, 2011, p. 273). La brièveté, déjouant toute projection et tout processus de réalisation, produirait une déliaison du possible-virtuel d’avec la réalisation, déliaison elle-même libératrice de virtualités. Dès lors, les émissions courtes qui prolifèrent à l’écran sont à regarder comme une suite nombreuse d’essais, de tentatives ébauchées ou avortées, dont le nombre témoigne d’une créativité à l’œuvre dans un processus de différenciation. Ces ébauches sont vouées à être remplacées, mais elles ont existé et survivent en tant qu’idées de rapports nouveaux dans un univers télévisuel en constant renouvellement. Cela semble correspondre à un certain fonctionnement temporel de la télévision, dans lequel ce n’est pas tant la durée, courte ou longue, qui importe que les fins et les commencements, les remplacements d’une émission par une autre, porteuse de possibilités nouvelles.

16La répétition joue elle aussi un rôle dans la création d’une mobilisation spécifique. En effet, le bref est souvent sériel à la télévision, comme dans les mini-séries comiques, la saga publicitaire. La répétition d’un programme, via sa rediffusion ou la création d’une série, peut être considérée comme une compensation de sa brièveté. Dans le cas des Héros de la biodiversité, la sérialité est perçue même lorsque l’on regarde une seule émission, puisque dès lors que ce programme possède un titre et qu’il est annoncé par un sponsor juste avant sa diffusion, on l’imagine suivi d’autres occurrences plus tôt ou plus tard dans la programmation de la chaîne. Dans le programme de sensibilisation éthique, le but recherché n’est pas la mémorisation d’une règle obtenue grâce à sa réitération. La distance entre les diffusions empêche une mémoire du type de l’enregistrement de se mettre en place. On ne cherche pas non plus à présenter, par accumulation, par addition, la somme des problèmes constituant le problème global ou la somme des solutions constituant la solution générale. Au contraire, elle vise la création d’un désir pour l’avenir, dès lors qu’elle n’est pas conçue comme le retour d’un objet, perçu ou représenté de l’extérieur comme identique, mais comme le retour d’une intention, réaffirmée avec insistance à plusieurs reprises. Répéter est issu du latin repetere, qui signifie « chercher à atteindre à nouveau », en une succession de tentatives où s’affirme et s’approfondit une volonté. Selon Deleuze7, la caractéristique majeure de la pensée de Nietzsche – lequel, comme Dewey, s’intéresse à la formation des valeurs plus qu’aux valeurs constituées – concernant le temps est de lier la répétition à la volonté et non à la mémoire dans l’Eternel retour8, la répétition étant alors tournée non vers le passé mais vers l’avenir, objet de volonté. S’il peut entrer une part de réitération dans les émissions, celle-ci est aussi le lieu possible de la répétition véritable9 où insiste une volonté créatrice de formes. La répétition de messages courts montrer la force de la volonté collective qui s’exprime dans les diverses initiatives présentées, constituée d’une pluralité de volontés convergentes, communes dans leur inspiration et partagées par celle de l’énonciateur, en cela lui aussi capable de vouloir, toujours à nouveau. Le téléspectateur est invité lui aussi à partager la volonté qui est montrée à l'écran dans la diversité de ses occurrences et à accéder à une détermination forte, fondée sur la répétition d'une même volonté dans des situations différentes.

17L’enjeu de la répétition d’un programme court de sensibilisation éthique est alors l'infini de la volonté dans la répétition, soit la possibilité de vouloir à n’importe quel moment, à l'infini. Le téléspectateur est amené grâce à la sérialité du programme à vouloir préserver la biodiversité non pas seulement pour un avenir indéfini, mais à chaque fois que c’est possible. De même que l’émission apparaît de façon impromptue à l’écran, de même, l’éthique proposée est celle d’une disponibilité de la part du téléspectateur, d’une ouverture aux initiatives présentées, dans toute leur diversité et leur originalité. Cela suppose une façon de regarder la télévision certes désormais peu attentive mais où le furtif engage parce qu’il invite à être dans une ouverture permanente pour être prêt, à n’importe quel moment, à faire ce qui est opportun pour améliorer une situation. Une telle disponibilité implique une constance dans la détermination mais celle-ci n’est pas à entendre, en un sens traditionnel, comme une fermeté de caractère ancrée dans une foi inébranlable, dont la solidité aurait la vertu de résister au temps. La stabilité fondée sur la plénitude d'une conscience où l’on serait pleinement présent à soi dispense de toute remise en question. Au contraire, la constance de l’engagement à laquelle fait appel l’émission repose sur la capacité à se rendre attentif à un problème, à chaque instant dans sa spécificité, au lieu de rester campé dans une attitude figée, dictée par un moralisme traditionnel, où l’on se lie au lieu de se rendre responsable.

Conclusion

18Dans Les héros de la biodiversité s’affirme donc une forme originale de mobilisation éthique adaptée au contexte de dissipation des messages médiatiques, en l’occurrence télévisuels. Elle tire paradoxalement sa force du surgissement impromptu de ces émissions et du regard nécessairement furtif qu’elles portent sur un problème durable. Il existe une puissance discursive de l’impromptu et du fugitif que l’on tend à minorer en valorisant la programmation télévisuelle au détriment de moments où elle laisse place à un certain flottement, dévalorisés parce qu’interstitiels. Or présenter brièvement et furtivement des actions improbables mais cruciales permet de faire saisir au téléspectateur ce qui se joue dans la moindre de ses actions et de lui faire comprendre que n’importe où, à n’importe quel moment peuvent naître des initiatives majeures. Est également suggéré que même dans l’attention flottante au discours télévisuel peut surgir la détermination. Cela conduit à concevoir que la force du discours ne réside pas nécessairement dans une forme de consistance, assurée par la durée gage de subsistance, mais dans le risque assumé de l’éphémère dès lors qu’un instant n’efface pas seulement le précédent, mais ouvre des possibilités nouvelles.

19Bergson H., 2009, La pensée et le mouvant, Paris, Presses Universitaires de France, 640 p.

Bibliographie

Gilles Deleuze, Le bergsonisme, 4e éd., Paris, Presses Universitaires de France, 2011.

Gilles Deleuze, Différence et répétition, 12e éd., Paris, Presses Universitaires de France, 2011.

Dewey J., 2011, La formation des valeurs, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 234 p.

Esquenazi J.-P., 1996, Le pouvoir d’un média : TF1 et son discours, Paris, L’Harmattan, 256 p.

Hans Joas, La créativité de l’agir, Paris, Le Cerf, 1999.

Notes

1 Programme produit par Allain Bougrain-Dubourg - Nature productions, en partenariat avec le ministère du Développement durable, Suez Environnement et Océanopolis Brest, diffusé sur France 2 les samedis et dimanches vers 20h30 du 3 Janvier au 3 Mai 2009 du 4 janvier au 25 février, du lundi au jeudi à 20h35 sur France 2 ; du 6 mars au 26 décembre, les samedi et dimanche à 12h55 sur France 2 ; du 17 avril au 26 décembre, les samedi et dimanche à 22h30 sur France 2, et à 20h10 sur France 3.

2 En l'occurrence dans une perspective hégélienne, où la conscience du « pour soi » passe par la réflexivité, notamment critique.

3 Est universel ce qui s’étend à l’univers entier, ce qui embrasse la totalité des êtres et des choses.

4 Le singulier peut être défini comme ce qui est absolument unique ou ce qui est pris isolément, indépendamment des autres éléments du groupe auquel il appartient, seul, exceptionnel. Alors que le particulier appartient en propre, d’une manière exclusive (à quelqu’un, à quelque chose ou à un ensemble de personnes ou de choses).

5 Le sentiment contemporain d’accélération a été étudié par Hartmut Rosa (Rosa, 2010) et le sentiment d’urgence par Nicole Aubert (Aubert, 2009).

6 Cf. Bergson, 2009 et Deleuze, 2011, p. 100. On rencontre une conception similaire du virtuel chez Pierre Lévy (Lévy, 1998).

7 Gilles Deleuze, Différence et répétition, 12e éd., Paris, Presses Universitaires de France, 2011.

8 Dans Ainsi parlait Zarathoustra, l’Eternel retour est présenté non comme le retour effectif du même, notamment de sa vie, mais comme la faculté de vouloir indéfiniment le retour de ce que l’on vit.

9 Gilles Deleuze, Différence et répétition, 12e éd., Paris, Presses Universitaires de France, 2011, p.33.

Pour citer ce document

Jean-Bernard Cheymol, «Mobiliser en peu de temps. Le discours de sensibilisation éthique dans les programmes courts sur l’environnement (Les Héros de la biodiversité).», French Journal for Media Research [en ligne], Full texts/Numéros en texte intégral, 8/2017 Nouvelles dynamiques médiatiques et numériques - New media and digital dynamics, Varia, mis à jour le : 27/06/2017, URL : http://frenchjournalformediaresearch.com/index.php?id=1352.

Quelques mots à propos de :  Jean-Bernard Cheymol

Maître de conférences
Université Toulouse 3, membre du laboratoire CIM, Paris 3
jbcheymol@yahoo.fr

 

 

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